“Bricoler avec son corps comme avec des objets n’est plus un tabou”

 

Dessin de Carole Maurel (carolemaurel.blogspot.fr).

Les Etats généraux de la bioéthique ont débuté en janvier 2018, pour rendre leurs travaux en septembre prochain, après s’être penchés sur les avancées des technosciences en matière de  modification de l’ADN, de régénération tissulaire, d’intelligence artificielle, bref sur les « augmentations » du corps à visée médicale dans un premier temps, mais après ? Pour Jérôme Goffette, maître de conférences en philosophie des sciences en médecine à l’Université Claude Bernard Lyon 1, l’homme augmenté fait déjà partie de notre quotidien.

A vote santé! – Quand on parle d’ “homme augmenté”, de quoi parle-t-on ?

Jérome Goffette – Qu’est-ce qu’un être humain, tout d’abord ? Il y a deux grandes façons de voir. L’être humain est un être déterminé, fixe. Ou l’être humain est un projet, comme le voyait Jean-Paul Sartre. Montaigne déjà pensait l’homme comme étant en changement permanent. Je défends une position intermédiaire.

Qu’est-ce qui change aujourd’hui alors ?

Ce qui évolue, aujourd’hui, c’est que l’on touche volontairement au corps. Avec la chirurgie esthétique, les puces implantées, mais aussi les psychostimulants pour les examens ou autres. Certes, déjà dans les années 20, Albert Londres parlait dans ses reportages sur le Tour de France du dopage des cyclistes. Et dans les années 30, on discutait des limites à y mettre chez les sportifs. Mais aujourd’hui ça se démocratise, ça se répand partout. Parce qu’on surestime l’idée que les autres y recourent. Les supérieurs hiérarchiques poussent, au travail, à faire toujours plus. Chez les jeunes adultes aussi, qui prennent des amphétamines. Nous sommes à un moment de bascule. C’est un vrai phénomène culturel, qui n’est plus émergent mai qui n’est pas encore diffusé.

Vous parlez de dopage, de produits stimulants, mais qu’en est-il des prothèses, des implants, des “prolongements” de l’être humain ?

Les implants mammaires sont devenus la deuxième opérations la plus pratiquée en France. Il y a une banalisation. Alors même que l’affaire PIP a montré un manque accablant de réglementation. Près de 750 000 femmes dans le monde, dont 35 000 en France, ont été concernées par des explantations. C’est la Sécurité sociale qui a payé, ce qui pose une autre question.

Concernant les implants à commande cérébrale, nous en sommes au stade du prototype. Les utilisations sont d’abord médicales. Il s’agit de permettre à des personnes tétraplégiques de commander leur prothèse, comme cela a été fait en 2015 avec une patiente, pour son bras. Mais les usages non médicaux pourraient se répandre rapidement. Il pourrait être utile d’avoir deux bras de plus dans certains métiers par exemple… Les chirurgiens eux-mêmes sont les premiers intéressés, pour des blocs opératoires du futur où il est déjà possible de commander par ordinateur des micro-geste. C’est à la fois pratique et lourd quand ça bugue.

Vous voulez dire que nous ne sommes pas loin de tous bricoler notre corps ?

Oui, dans la culture sociale, là aussi on bascule. Il y a 20 ans, l’idée de transformer son corps pour plus de performance était choquante. Aujourd’hui, la moitié des adolescents sont fascinés par l’augmentation du corps, et regardent des vidéos en ligne sur des super prothèses ou des séries qui les mettent en scène. La relation à son corps, à son intimité corporelle n’est plus abordée de la même manière. Bricoler avec son corps comme avec des objets est envisagé, s’est décomplexé. Ce n’est plus un tabou.

Qu’impliquent ces nouvelles possibilités pour l’être humain ?

Nous allons vers des vies plus compliquées. Parce que nous allons avoir de nouveaux soucis de la vie face à tant d’offres et de choix. Mais aussi parce que les implants peuvent buguer, tomber en panne, etc. Et qu’ils vont nous modifier, comme les prothèses.

L’utilisation d’un outil modifie déjà notre carte corticale et sensorielle, qui l’intègre. Comment une prothèse qui prolonge la main va-t-elle faire évoluer cette carte corticale et sensorielle ? Si l’usage de la prothèse est le même que celui de la main, on devrait s’y retrouver. Mais s’il est différent? Si on vous greffe un marteau-piqueur par exemple? Ce n’est pas évident. Vous risquez de prendre des apprentissages sur le long terme. L’habitude de faire un geste nous en rend dépendant.

Propos recueillis par Elsa Fayner

Pour aller plus loin



Catégories :Entretien, Médecine, Sport

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