« Le patient Alzheimer peut trouver grâce à l’oubli un état de conscience harmonieux »

En France, près d’un million de personnes souffrent de la maladie d’Alzheimer. « Une maladie neurodégénérative caractérisée par une atteinte progressive et irréversible du cerveau », qui « appartient au groupe des maladies appelées « démences », » précise la Sécurité sociale sur son site Ameli. Démence ? Neurodégénérative ? Jean-Claude Espinosa est psychiatre et psychanalyste. Il a dirigé la Confédération francophone d’hypnose et de thérapies brèves. Et il forme à l’hypnose les soignants qui accompagnent les malades d’Alzheimer… en les considérant autrement.

Quel regard portez-vous sur la maladie d’Alzheimer ?

Pour mieux comprendre la maladie d’Alzheimer il faut évoquer le mythe de Léthé. Dans la mythologie grecque, après un grand nombre de siècles passé dans l’enfer, les âmes des justes et celles des méchants qui avaient expié leurs fautes aspiraient à une vie nouvelle et obtenaient la faveur de revenir sur terre habiter un corps et s’associer à sa destinée. Mais, avant de sortir des demeures infernales, elles devaient perdre le souvenir de leur vies antérieure et pour cela boire l’eau du Léthé qui provoque l’amnésie. Léthé n’a cependant pas seulement fonction de faire oublier aux morts leurs souvenirs de la vie antérieure mais aussi aux âmes qui remontent vers la vie le souvenir du monde souterrain. L’oubli ne symbolise plus la mort mais le retour à la vie .

Et vous faites un parallèle avec la maladie d’Alzheimer ?

J’ai fait ma thèse de médecine sur une variante de la maladie d’Alzheimer qui était considérée comme une maladie neurologique. C’est toujours considéré de la même manière aujourd’hui. Et André Chevance, qui est docteur en psychopathologie fondamentale, psychologue, psychanalyste et spécialiste de cette maladie, m’a permis de voir les choses autrement que comme un neurologue, de ne pas rester sur son aspect neurodégénératif de cette maladie. Ca a été une véritable découverte !

Et, justement, pour André Chevance, le patient Alzheimer peut trouver grâce à la source de l’oubli qu’est Léthé un état de conscience harmonieux qui est basé sur l’oubli du présent et la positivité rassurante que peut provoque l’hallucination mnésique. En effet, à l’état conscient, nous vivons le temps aussi bien au présent qu’au passé jusqu’au futur. En revanche, chez le sujet Alzheimer, le passé devient le présent et lui permet de vivre sans penser à la réalité du temps actuel. Ainsi le patient fait revivre sous forme hallucinatoire ceux qu’il a aimés. Le mécanisme défensif qu’est la régression se met en place à l’intérieur de cette hallucination mnésique, qui est une véritable production psychique en rapport avec la mémoire du sujet. 

Il ne s’agit pas d’une création, mais d’une mise en scène du passé. C’est en quelque sorte une « re-création », dont le sujet a besoin pour retrouver une identité que le réel lui refuse. Par l’oubli et par l’hallucination mnésique, il met à distance la peur et l’angoisse de ce qui s’affirme comme une certitude, la mort sociale, puis la mort. Ainsi beaucoup de ces patients trouvent un certain équilibre en oubliant le présent insupportable en vivant un passé peuplé de ces objets aimés où ils occupent la fonction de sujets aimés et aimants. Ceci, dans notre société, est vécu comme un trouble du comportement, avec toutes les conséquences thérapeutiques que cela entraine.

Comment les soignants peuvent-ils accompagner différemment ces personnes malades ?

Ramener le sujet au réel, c’est faire effraction au niveau défensif mis en place par le sujet. C’est pourquoi il est préférable d’accompagner le patient dans ce que Chevance appelle « un désir d’oubli accompli ». C’est là que l’’hypnose peut nous aider. Car l’hypnose va agir sur les différents paramètres de la maladie.

De quelle manière l’hypnose agit-elle sur la maladie ?
L’hypnose augmente de façon importante les capacités de restitution des souvenirs et en particulier les détails sensoriels qui ont été oubliés. En effet, l’hypnose permet au patient de remobiliser des ressentis corporels de plaisir car, lorsque le langage fait défaut, le sensoriel peut être mobilisé. Ce constat est d’ailleurs valable pour d’autres pathologies que la maladie d’Alzheimer.

Prenons le cas de Mr Hic Motus, un patient de Caroline Coubes, psychomotricienne que j’ai rencontrée en formation. Le malade est  atteint de démence à corps de Lewy, une maladie neurodégénérative, deuxième cause de démence chez les personnes âgées après la maladie d’Alzheimer. Son corps est rigide, il n’est que douleur. L’homme crie le même son effrayant. Le volume sonore est puissant, empreint de souffrance. Caroline Coubes va utiliser la technique des apprentissages précoces (early learning set) et en particulier l’apprentissage de la marche en évoquant le souvenir agréable d’une balade en montagne. C’est une façon d’utiliser l’hypnose, pour revivre – dans le corps, avec toutes les sensations – le souvenir agréable.

Le travail avec les sensations permet au malade d’Alzheimer de retrouver un accès à son corps

Oui. Et pas seulement pour restituer des détails sensoriels oubliés. La maladie se caractérise par une certaine prégnance du corps et par un retour à des manifestations du corps qui ne répond plus et ne se présente plus comme avant. Plus précisément, à coté du corps fonctionnel de la vie quotidienne, il existe un corps qui soutient la conscience de soi. Le premier correspond au schéma corporel des neurologues, le second au MOI corporel porteur du « sentiment du moi », dont parle le psychanalyste Didier Anzieu. Plus la maladie avance et plus ce corps et ce sentiment se morcellent.
Les altérations de l’enveloppe physique comme de la verticalité – qui tient également une place importante dans la continuité de soi, dans l’affirmation de soi – font partie des atteintes majeures de l’identité du patient atteint de la maladie d’Alzheimer. Qu’il perde le contrôle de ses orifices ou qu’il fasse des chutes, il n’a plus la capacité d’interagir en personne autonome avec son entourage. 

On peut utiliser la technique du VAKOG, ou technique des canaux sensoriels, qui est un acronyme pour désigner les cinq sens (Visuel, Auditif, Kinesthésique, Olfactif, Gustatif), auquel il faut ajouter le Tactile. Cette technique se base sur le fait que nous entrons en relation avec notre environnement à travers au moins un de nos cinq sens et travaille à développer ce sens-là mais également les autres. C’est le lien avec l’hypnose : l’importance des sensations. Une telle démarche permet au patient de prendre conscience de ce qui se passe dans l’instant présent. De même que le nourrisson reconnait la voix, l’odeur, le toucher de sa mère, le patient Alzheimer finit par communiquer avec quelqu’un qu’il identifie au son de sa voix, à sa façon de le toucher.

Par ailleurs, l’hypnose utilisée avant le coucher a un effet positif sur les troubles du sommeil car elle permet de rétablir un lien particulier entre le thérapeute et son patient. Ainsi, aider le patient en se synchronisant à ses rythmes corporels nous permet d’entrer dans son monde et non d’essayer de l’en faire sortir.

Ce n’est pas ce qui est pratiqué actuellement ?

Avec les malades d’Alzheimer, il y a une situation qui se répète souvent dans les institutions. Le soignant, dés qu’il est troublé par le fait que le comportement du patient lui parait totalement incompréhensible et insensé, a une réponse qui, sur le plan du comportement, s’avère le plus souvent totalement inappropriée. Cette réponse va générer de l’angoisse chez le sujet. Si cette angoisse devient trop importante, elle va devenir ingérable pour le sujet et le thérapeute et va entrainer un passage à l’acte de type agressif pour agir contre l’angoisse : soit parce que le patient n’a pas la capacité de le verbaliser, soit parce qu’il le verbalise et que le soignant ou l’accompagnant n’a pas de son côté la capacité de l’entendre. Le soignant va alors induire chez le patient un sentiment d’insécurité qui augmentera le trouble, provoquant des agressions physiques à son égard. Or, quel que soit son raisonnement professionnel, le soignant qui reçoit un coup pense qu’il a commis une faute et ce sentiment de culpabilité risque d’entrainer de sa part une réponse qui fera violence au sujet atteint de maladie d’Alzheimer et pourrait être alors qualifiée de maltraitance, par défaut de reconnaissance de la réalité psychique du patient.

Propos recueillis par EF

Dessin de Carole Maurel (carolemaurel.blogspot.fr).

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