« En Mésopotamie, la sexualité était un sujet intime mais pas tabou »


Comment parlait-on de sexualité dans les premières civilisations ? L’historienne Véronique Grandpierre nous emmène dans Sexe et amour de Sumer à Babylone, paru chez Gallimard, au bord du golfe Persique où les Sumériens ont inventé les premiers temples, les premières cités urbanisées ainsi qu’une écriture cunéiforme, vers 3200 av. J.-C., imprimée dans l’argile de tablettes comptables.

La sexualité était-elle un sujet tabou en Mésopotamie ?

En Mésopotamie, la sexualité était un sujet intime mais pas tabou parce que l’objectif de la société d’alors était que les gens se marient, pour avoir des enfants. Donc il fallait parler de sexualité.

Comment parlait-on de sexualité à l’époque ?

On ne sait pas exactement comment on en parlait parce que la transmission était orale. Mais on sait qu’il y avait des chants dits « de fiançailles », qui étaient chantés lors de processions religieuses notamment. On ne sait pas par qui. Les religieux peut-être. Ces chants parlent de la jeune déesse qui va partager la couche du roi. Ils racontent toute la préparation de la déesse la nuit de noces. Le but est de convaincre les auditrices que ça va être le moment de leur vie.

Avec des images ou des termes explicites ?

Ces chants peuvent être très crus ou très pudiques : « laboure-moi la vulve », rêve par exemple la déesse. La mentalité n’était pas la même à l’époque. Il n’y avait pas de tabou sur les organes sexuels. On appelait les choses par leur nom. Encore une fois, l’important était de se marier et d’avoir des enfants. D’ailleurs, dans ces chants, on parle toujours de jardins en fruits où on fait l’amour, mais jamais de jardins en fleurs : les fruits, ce sont les enfants. C’est la promesse de l’union. Le stade de fleur n’est pas intéressant.

Ces chants sont là pour donner envie de faire l’amour ?

Il faut surtout donner le mode d’emploi aux jeunes, ou du moins faire en sorte qu’ils ne soient pas terrorisés.

Pouvez-vous donner un exemple de paroles ?

« Mon bien-aimé est venu, il a pris son plaisir avec moi

Il s’est uni à moi, il me fait entrer dans sa maison.

Il m’a allongée sur un lit de miel

Mon précieux

Couché près de mon coeur

L’un par l’autre faisant les langues

Avec un séisme il a imposé le silence.

Epoux, laisse-moi te caresser.

Ma caresse amoureuse est plus suave que le miel.

Dans la chambre remplie de miel, laisse-nous de ton éclatante beauté.

Lion, laisse-moi te caresser.

Epoux, tu as pris avec moi ton plaisir. »

Et où étaient écrits ces textes ?

On trouve ces chants sur des tablettes d’argile qui ressemblent à des boîtes d’allumettes sur lesquelles il y a des clous ou pattes de mouche. Dans la chambre à coucher, à la tête et au pied du lit, on trouvait aussi des plaques d’argile représentant des couples nus faisant l’amour, pour repousser les mauvais esprits. Etaient représentées les différentes positions permettant d’avoir des enfants. Couples face à face, ou enlacés. Les autres positions, c’était à titre thérapeutique, avec des prostitués, pour guérir l’homme… Pour les prêtresses, les religieuses, qui n’avaient pas le droit d’avoir d’enfants, il existe de petits recueils dans lesquels la sodomie est conseillée.

Mais pourquoi cette importance de la procréation ?

On faisait des enfants pour le groupe, pour alimenter le corps social. Un pays prospère avait beaucoup d’enfants. Avoir des enfants représentait également une garantie. Car c’était les enfants qui devaient prendre soin des parents quand ceux-ci devenaient vieux, et encore plus quand ceux-ci étaient morts. Selon les croyances de l’époque, quand on est mort, on va dans le monde des enfers et la situation qu’on y occupe dépend de ce que les vivants font. Si les vivants citent le nom des morts, leur apportent de l’eau, à manger, des offrandes, les morts se portent mieux. Avoir des enfants représentait donc une garantie d’être bien traité aux enfers. Pour une existence correcte dans le monde de morts, il fallait avoir des descendants, indépendamment de la position sociale qu’on occupait.

Propos recueillis par Elsa Fayner

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