Judy, survivante à l’infanticide en Chine : « la vie n’avait pas la même valeur »

En Chine, l’infanticide des filles à la naissance se pratique encore aujourd’hui. Certaines survivent, par miracle ou grâce à la compassion d’un passant. Judy, 31 ans, devait mourir dans un bac d’eau glacée. Sa mère l’a sauvée, pour qu’elle devienne « le chien de la maison ». Pour elle, pas d’école, mais des travaux domestiques. Aujourd’hui, mariée à un expatrié allemand, elle vit dans une villa cossue, termine un MBA et envisage de créer une entreprise. Témoignage d’une survivante recueillie par Marina de Russé et Elsa Fayner, publié dans la presse (Cosmo, Jasmin, etc.) en 2008.

San Xian Rong – qui a choisi d’angliciser son prénom en Judy – est née dans la province du Anhui, à l’ouest de Shanghai, dans la campagne. C’était en 1975, quinze jours avant le Nouvel An chinois. « Ma mère a accouché à la maison. Quand mon père a vu que j’étais une fille, il m’a placée dans un bac d’eau glacée. Il avait déjà tué ma sœur à coups de bâton. Il voulait que je disparaisse moi aussi». La jeune femme parle un anglais parfait. Aimable, précise, mais lointaine. Elle se remémore les détails comme machinalement. Elle sourit, commande un autre jus de kiwi, « parce que c’est bon pour la peau ». A l’aise à la terrasse d’un bar branché de Xintiandi, à deux pas de Huahai Lu, les Champs Elysées shanghaiens.

A sa naissance, Judy avait déjà trois frères et une sœur. C’est sa mère qui a tenté de la sauver. « Elle sera le chien de la maison, il suffira de lui donner à manger, rien de plus », a-t-elle répété à son mari jusqu’à ce que celui-ci sorte la fillette de l’eau. « Je n’ai pas pu marcher avant quatre ans. Ma mère travaillait aux champs et mangeait peu. Elle n’avait pas de lait pour me nourrir. On me donnait de la nourriture pour adulte. Cela me rendait malade. J’étais maigre, faible. Et je pleurais tout le temps », poursuit Judy.

Alors que ses frères prennent le chemin de l’école dès l’âge de sept ans, Judith n’a pas ce privilège. Son père ne peut lui payer des études. « Mon frère ne voulait pas aller à l’école, il n’aimait pas ça, mais on l’y a envoyé. Moi, je voulais y aller, mais je ne pouvais pas. Alors ma mère m’a acheté deux lapins, un mâle et une femelle. Je vendais leurs poils pour pouvoir me payer les cours. Je vendais aussi les plumes des oies que je gardais. Et je nourrissais les cochons de la famille ». C’est ainsi que la jeune fille a pu étudier jusqu’à quatorze ans. « Je faisais mes devoirs à la maison. Je me chargeais aussi ceux de mes camarades en échange de cahiers et de crayons. Ca énervait mon père parce qu’il fallait que je m’éclaire à la lumière artificielle. Il demandait à mes frères de l’éteindre. Alors, un jour, je me suis mise à utiliser la lampe à huile. Le matin, j’avais le nez tout noir. Mais mon père m’a demandé si je pensais que l’huile était gratuite et si c’était moi qui la payais… J’ai beaucoup pleuré ce jour-là ».

Six mois après la fin du collège, le père de Judy meurt d’une rupture d’anévrisme. Sa femme ne lui survit pas longtemps. Cancer de l’estomac. Les frères n’ont jamais voulu l’amener à l’hôpital. « La maison familiale appartenait à mon jeune frère. Elle ne pouvait pas me revenir, j’étais une fille. Je me suis donc installée chez lui. Mais il m’a maltraitée et a fini par me mettre dehors. Il m’a ordonné de me marier pour trouver une nouvelle famille », raconte toujours aussi poliment la jeune femme.

« J’ai emprunté 30 RMB [3 euros] à ma sœur et j’ai pris le train pour Shanghai. À l’arrivée, il ne me restait presque plus rien. Je devais trouver un travail très vite, j’avais faim. J’ai réussi à me faire embaucher comme serveuse dans un restaurant. J’étais peu payée, mais je pouvais me nourrir sur place. J’ai trouvé un appartement. Je partageais le lit d’une vieille femme. Et je suivais des cours du soir ». Quatre ans plus tard, Judy est admise à l’université. Elle se marie avec un expatrié allemand. « Nous nous sommes rencontrés dans un restaurant. Il a voulu que je lui laisse mon numéro de téléphone, j’y ai glissé une erreur. Il a essayé toutes les combinaisons et il m’a retrouvée. Peu après, il me demandait en mariage. C’est une belle histoire », raconte Judy.

La jeune femme alterne ensuite les emplois. « J’ai travaillé dans des restaurants de plus en plus chics, dans des hôtels de luxe, vendu des fleurs dans la rue, puis des journaux, j’ai embarqué sur un bateau, j’ai été employée dans une entreprise en bâtiment », se souvient-elle, assise maintenant dans sa cossue villa dans la banlieue de la banlieue chic Shanghai. Dans cette résidence surveillée où logent les expatriés, les maisons sont à l’Américaine, séparée par des haies touffues. En entrant, un auvent. Deux étages, de la moquette partout, plusieurs chambres et salles de bain, une cuisine blanche équipée dernier cri, un bureau avec ordinateurs portables, et un jardinet occupé par une piscine gonflable.

Sa sœur est venue la rejoindre à Shanghai, pour garder les deux enfants. « Je lui verse un bon salaire », assure Judy. Ironie du sort, c’est elle aussi qui prête de l’argent à ses frères. « Eux qui ne m’ont jamais aidée, ils prétendent maintenant m’adorer ». Dans le village d’où elle vient, Judy est maintenant connue « à cent kilomètres à la ronde ». « Je suis celle qui a réussi », commente-t-elle. « Ca me fait plaisir mais je n’ai jamais perçu mon parcours comme une revanche pour les femmes. Ma mère et ma grand-mère, elles aussi ont eu la vie très rude. Je me souviens encore que les femmes devaient rester dans la cuisine lorsqu’il y avait des invités. Leur vie n’avait pas la même valeur. La situation n’est pas nouvelle. Maintenant, ça va un peu mieux en Chine. En ville, notamment, les gens gardent leur enfant, que ce soit une fille ou un garçon. Parce qu’ils ont un travail, et parce qu’ils gagnent de l’argent. À la campagne, ça évolue aussi doucement même si les infanticides de filles restent assez courants et même si les discriminations existent toujours. Aujourd’hui, par exemple, quand une femme accouche d’un garçon, tout le monde est content. Si elle accouche d’une fille, elle la cache quelque part et ne la déclare pas aux autorités ». Judy a eu deux garçons. Elle aimerait peut-être une fille maintenant. Et vivre en Allemagne, à Hambourg.

Mais, surtout, elle a repris les études. Elle a terminé un MBA de business et apprend l’anglais dans un institut privé : la jeune trentenaire veut monter son entreprise avec des amis, pour importer des traitements médicaux en Chine. « C’est mon rêve. Mon père serait très fier de moi », commente la jeune femme. « Avant de mourir, il m’a demandé pardon. Il m’a dit que s’il avait eu plus de temps, il aurait fait plus pour moi ». La voix tremble légèrement, avant de retrouver son assurance.

Par Marina de Russé et Elsa Fayner


Pour aller plus loin : l’infanticide en Chine

Si la France compte 96 hommes pour 100 femmes, la Chine, elle, en dénombre 106. Une majorité masculine qui gagne du terrain : il y a vingt ans, le pays totalisait 105 hommes pour 100 femmes. Selon le prix Nobel d’économie Amartya Sen, il « manquerait » plus de 40 millions de femmes dans l’Empire du Milieu. Or cette situation n’a aucun fondement biologique. Pire, les statistiques fournissent une explication qui fait froid dans le dos : en Chine, les femmes meurent en plus grand nombre, notamment en bas âge. Et les mères avortent plus fréquemment quand elles attendent une fille.

A cela, plusieurs raisons. Tout d’abord, les familles chinoises veulent avoir un garçon pour assurer leurs vieux jours, notamment à la campagne où les paysans n’ont pas de retraite. La fille, elle, une fois mariée, soutiendra ses beaux-parents, chez qui elle aura emménagé. N’avoir que des filles condamne donc les paysans au dénuement en fin de vie. La situation a empiré avec la mise en place de la politique de l’enfant unique. N’ayant droit qu’à un seul enfant, c’est un fils dès la première grossesse que désirent les parents. Dans les grandes villes, la situation évolue. Mais, dans les campagnes, avec l’apparition de l’échographie, la sélection est devenue encore plus simple, même si le recours à cet examen pour déterminer le sexe de l’enfant est en théorie interdit. Et, quand les parents n’ont pas les moyens de glisser une enveloppe au médecin local, ils continuent à utiliser la méthode qui, jusque-là, a fonctionné : l’infanticide des petites filles à la naissance.

Depuis quelques années, le gouvernement, les associations et les organismes internationaux présents sur place ont cependant lancé des initiatives pour sensibiliser les Chinois aux droits des filles.



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