« Je préfère masser les clients enveloppés »

Dessin : Gaëlle Forgeot / cesan.fr

Dessin : Gaëlle Forgeot / cesan.fr

Aurélie Toyon a « une claire préférence pour les gens qui sont enveloppés », voire « très enveloppés ». Elle les trouve plus agréables à masser : « J’ai plus de mal avec les gens maigres, qui ont les côtes qui ressortent. Au début, j’avais une appréhension avec les personnes âgées par exemple. On est plus sur les os. J’avais peur de faire mal. »

Comme avec les peaux blanches qui marquent et rougissent. Ou les peaux sèches, qui deviennent plus douces et rassurantes badigeonnées d’huile. Aurélie se souvient encore de la peau d’un jeune homme, tellement froide que le premier contact avait été difficile. Elle se souvient du rythme des respirations, de la « profondeur des muscles », du toucher des épidermes, qu’elle doit « sentir » pour s’adapter à chacun :

« Quand je masse, je ne sens plus du tout mon corps. Je ne suis pas dans la concentration, mais dans le laisser-aller. Je ne ressens pas de douleur physique par exemple, elle peut venir après. »

Aurélie est aussi très surprise par la rapidité avec laquelle passe l’heure et demie du massage. Parfois même – et ça fait partie de ses bons souvenirs –, ses mains semblent s’animer seules, comme si la peau les guidait :

« C’est un moment de fusion avec la personne. Je suis totalement dans l’instant présent, je sens presque un état d’euphorie intérieure. C’est peut-être un peu fort comme terme, ‘euphorie’ : je ressens un état de bien-être, au sens où il n’y a plus que ce qui se passe entre les mains et la personne. »

« Masser me donnait de l’énergie »

Aurélie vient de Suresnes, dans la banlieue ouest parisienne, et d’une famille peu manuelle. Son père était ingénieur, formé à l’Ecole des mines et à Sciences-Po. Sa mère ne travaillait pas. Aurélie, après une école de commerce, se lance dans le marketing, dans de grands groupes : Deutsche Bank, L’Oréal, Clarins. Pour finir en arrêt maladie, « à la limite du burn out ». Jusque-là, elle massait « en dilettante », elle passe en 2011 et à 38 ans au stade professionnel.

Alors que son activité est plus incertaine – elle est chef de sa petite entreprise –, Aurélie n’a « pas d’inquiétude sur le fait que ça va fonctionner ». Et son corps le lui dit, sourit la Parisienne en s’allumant une nouvelle cigarette :

« Je n’ai plus du tout le stress que j’avais en entreprise avant chaque réunion, qui me paralysait, voire me mettait dans des états physiques difficiles. J’avais de grosses tensions dans le dos, dans le ventre, une sciatique, des problèmes d’endormissement. Maintenant, il peut y avoir une petite appréhension, avec une personne que je ne connais pas par exemple, mais c’est bien moins intense, plus cérébral. »

D’autant plus que :

« Au début, j’étais très fatiguée et masser me donnait de l’énergie. Le pire, c’est que ça continue : après un massage, en général, je suis ‘énergisée’. »

Questions/Réponses

  • Quel est votre contrat ?

Je suis auto-entrepreneuse. Et j’ai commencé les démarches pour changer de statut et devenir travailleur indépendant.

  • Quel est votre salaire ?

Je gagne environ 1 500 euros net par mois. J’exerce également le métier de maquilleuse (je l’ai pratiqué 8 ans entre deux grands groupes après une école de maquillage), sur des prises de vue notamment, cela me prend beaucoup moins de temps mais représente un complément de revenu conséquent. Une journée de travail peut etre payée 500 euros net.

  • Quels sont vos horaires ?

Je fais jusqu’à douze massages par semaine, au domicile des gens, ou dans des instituts, voire chez moi quand je connais la personne. Les massages durent environ une heure et demie, ce à quoi il faut ajouter les trajets. Je travaille environ 30 heures par semaine, à des heures très variables.

  • A quel moment vous débarrassez-vous de votre tenue de travail ?

Aurélie Toyon (DR)Je ne masse pas dans ma tenue de civile, ma tenue de ville. Je me change avant le massage : je mets un pantalon souple et doux, et un débardeur parce qu’il fait chaud dans la cabine, le tout dans des couleurs neutres. Je passe aussi quelques secondes à me centrer, je ferme les yeux, je me demande comment je me sens : je peux être contrariée, avoir mal quelque part, à ce moment-là je le reconnais et le mets de côté pendant une heure et demie. J’enlève la tenue après.

Je me lave les mains à l’eau froide aussi, pour couper l’état de fusion qui s’est instauré avec la personne. Ça n’est pas une histoire de transfert d’énergies, mais on peut rester dans un état un peu fusionnel après un massage, on peut prendre en charge les douleurs et les difficultés de la personne.

Sinon, ça m’arrive de repenser à un massage le soir, chez moi, mais ce n’est pas obsessionnel. Parfois je prends des nouvelles de la personne le lendemain, pour savoir si elle a bien dormi par exemple. Ou on m’envoie un texto pour me dire qu’il n’y a plus de douleurs. C’est très gratifiant.

  • Quel rôle estimez-vous jouer ?

Je fais de l’accompagnement à la personne, du service. Mais c’est un peu plus que du service. Je suis plus dans une relation d’aide d’une personne à une autre.

Je précise d’ailleurs au début que ce n’est pas un massage médical, je ne suis pas formée pour ça. Je précise aussi aux hommes que c’est un massage qui n’est pas sexuel. Je crois que le téléphone fait filtre de toutes façons : quand j’explique les massages que je fais, certains ne rappellent jamais. Du coup, je n’ai jamais eu de demandes pas catholiques.

  • Votre travail vous demande-t-il un effort physique ?

Oui quand même. J’adapte la pression à la personne. Par exemple, si quelqu’un veut un massage du dos et qu’il aime la pression, jouer avec mon poids ne suffit pas. Ça m’arrive d’avoir des courbatures dans les avant-bras. Mais ce qui fait surtout mal aux pouces, ce sont les pétrissages : des mollets, des cuisses, des fesses, etc.

Pour masser les trapèzes de quelqu’un qui est allongé sur le dos, je place aussi mes avant-bras sous son corps, que je porte, et si je ne le fais pas bien, je peux me faire mal.

  • Votre travail vous demande-t-il un effort mental ?

Il faut se centrer, être présent pour la personne qui est là. On ne peut pas faire ça en pensant aux courses du lendemain. En même temps, ça arrive que quelque chose se débloque pour moi pendant un massage : je n’y pense pas, mais une solution arrive, parce que je suis dans un état de détente.

C’est un effort d’attention en fait. C’est pour ça que je ne me vois pas enchaîner dix massages par jour.

  • Avez-vous l’impression de bien faire votre travail ?

Oui, parce que c’est un plaisir, que j’ai de bons retours des personnes, que j’ai l’impression d’être à ma place. Certes, c’est un travail, qui me permet de gagner ma vie – je ne concevrais pas de masser sans être payée, ce n’est pas du bénévolat –, mais l’objectif est de donner du bien-être. Jamais quelqu’un ne m’a dit qu’il avait plus mal après qu’avant.

  • Où votre travail laisse-t-il des traces sur vous ?
J’ai mal surtout au bas du dos. C’est là où ça pèche. J’ai mal aussi aux bras, aux épaules, aux pouces, aux articulations des doigts. Mais j’ai de moins en moins mal. Mon corps s’habitue, et je me positionne mieux : les jambes doivent être très actives pour ne pas tout prendre dans le haut du corps. Le problème c’est après quatre massages, quand je suis fatiguée, et que, là, je fais un peu moins attention.

Et puis j’ai changé mon d’attitude vis-à-vis de mon corps. Je me fais masser une fois par mois, je vois un chiropracteur, et je fais du yoga, du pilates, de la course à pied. Mon corps, c’est mon outil de travail maintenant.

  • Si vous deviez mettre une note à votre bien-être au travail dans votre entreprise, sur 20, quelle serait-elle ?

16 ou 17 sur 20, parce que je suis hyperheureuse, épanouie, que le temps passe vite, ou plutôt que je ne m’ennuie pas. Je ne mets pas 20 parce qu’à certains moments j’ai mal à certains endroits du corps. Mais ça s’est déjà amélioré, je me place mieux.

Je me suis déjà demandé si c’était un métier qu’il était possible d’exercer jusqu’à 65 ans. Je connais plusieurs personnes qui massent encore à cet âge-là et qui ne font pas du tout leur âge. Je pense que ça conserve.

Article d’Elsa Fayner, publié sur Rue89, dans la rubrique Travail au corps.



Catégories :Témoignages

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