Attentats : ce que le corps dit (ou le caillou dans la chaussure)

Au moment des attentats du 13 novembre 2015, pour ne pas rester inactive, je m’étais lancée dans la rédaction d’un court article pour comprendre ce que le corps en disait et pourquoi j’observais dans mon entourage des comportements parfois inhabituels. Un an après, je profite de l’existence d’A votre santé ! pour le publier. Vos témoignages sont les bienvenus.

Dessin Carole Maurel / carolemaurel.blogspot.fr

Le jeudi d’après, au moment de passer à la caisse du supermarché, impossible de me souvenir de mon code de carte bleue. La caissière me tend la machine avec un sourire fatigué mais c’est à peine si je sais à quoi sert le clavier. Ma main reste en l’air, mes doigts n’ont aucune inspiration. Je repose le chocolat, le sucre, la cannelle en souriant bêtement aux clients suivants. Je ne sais pas si une partie de moi a trop payé le soir du 13 novembre, mais une connexion dans mon cerveau a dû griller, ou se mettre en grève.

Le lundi suivant, alors que je me rends à mon cours habituel de yoga, je me trompe de ligne de métro. Tant pis pour Ledru-Rollin. Je descends à Voltaire. Et me perds. Et bizarrement, mes jambes me mènent devant La belle équipe, l’une des cafés touchés par les attaques terroristes, sans que ce soit tout à fait mon chemin.

« Le corps parle souvent avant, ou autant, que le psychisme”, m’explique le psychiatre Edmond Guillibert, référent national du réseau d’urgences médico-psychologiques. “On a beau ne pas être touché, même pas psychiquement ni physiquement, ça marque. C’est documenté. On peut parler de Stress post-traumatique. » Le Stress post-traumatique se caractérise, entre autres, par l’hébétitude et la désorientation, précise en effet le DSM V, la bible des psychiatres.

« Votre oubli de code de votre carte bleue, c’est un court-circuit de la mémoire”, poursuit le psychiatre. “Certains témoins des événements partent même déambuler après les faits. Ils errent. C’est une réponse automatique, des réactions émotionnelles.”

Traumatisé par procuration

Cela signifie-t-il que je puisse être traumatisée sans avoir même été à Paris ce soir-là, simplement parce que j’aurais pu m’y trouver, que c’est ma génération qui est touchée, et mon quartier, ou simplement parce que j’habite la France? J’appelle quelques médecins que j’ai l’habitude d’interviewer, qui confirment.

Chose inhabituelle, ils me recommandent tous de “prendre soin” de moi. “Faites attention à vous et lâchez prise sur les événements… pas de conversion en symptôme physique”, me prévient la neurochirurgienne Silvia Morar, qui exerce au Kremlin-Bicêtre. “Il faut toujours voir votre médecin qui va établir s’il s’agit d’un problème physique ou psychologique. Ce n’est pas a vous de faire les interprétations”. Ca m’apprendra à expliquer comment me vient une idée d’article…

Le cerveau surchargé

Mais combien de temps cela peut-il durer ? Vais-je retrouver l’accès à mon compte en banque ou bien ? Ceux qui ont mal au dos, déclarent des sciatiques ou des torticolis, se plaignent de problèmes de sommeil, voire de rage de de dents depuis le soir des attentats vont-ils avoir mal longtemps ?

« On sait que, dans le trauma, il y a une dimension somatique qui va apparaître, pour deux raisons », répond le psychologue Antoine Bioy, qui exerce près de la place de la République à Paris :

  • une raison physiologique : l’événement produit une surcharge, comme une surcharge électrique, du cerveau, qui n’arrive pas à intégrer toutes les informations qui lui ont été données. Il reste donc des traces dans le corps, de ce qui n’a pas été intégré. Dans le cerveau, le noyau amygdalien règle tout le corps, il vient réguler les émotions, notamment la peur et la colère, or, là, il ne le fait pas. Après, l’endroit du barrage dépend de chacun. 
  • une raison psychologique : le trauma réveille toujours des traumatismes antérieurs. Les parties du corps qui ont été porteuses de la charge passée, de l’effraction, se réveillent.

 

Faut-il s’inquiéter ?

Il faut s’inquiéter quand les manifestations physiques durent plus de deux ou trois mois, prévient Antoine Bioy.

Ou quand elles sont associées à des reviviscences, c’est-à-dire à des pics d’angoisse : quand un claquement de porte ou quelqu’un qui court ou n’importe quoi d’habituellement anodin déclenche la panique. Si ça arrive, ça veut dire que le corps n’arrive pas à métaboliser. Et, là, on va vers l’épuisement physique et psychique.

« Quand le corps n’arrive pas à digérer, ça fait comme un caillou ds une chaussure : au mieux, le pied crée de la corne pour se protéger mais il y aura un déséquilibre de tout le corps parce que le caillou restera un élément extérieur », précise le psychologue.

Sinon, si les manifestations bizarres disparaissent au bout de deux ou trois mois, et si elles ne sont pas associées à des pics d’angoisse, c’est que les fonctions supérieures ont repris le dessus. « Ce sera un événement de vie », conclut Antoine Bioy.

Elsa Fayner

 



Catégories :Analyse, Neuroscience

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