Comment les sportifs de haut niveau dépassent la douleur ?

L’effort intense engendre de la souffrance. Chaque sportif a sa méthode pour l’oublier ou l’utiliser à son profit. Des techniques qui relèvent de l’hypnose.

Les bras tendus à l’horizontale, le corps entièrement droit, suspendu comme en apesanteur : aux anneaux, la position de la croix de fer ne dure qu’une poignée de secondes. Mais pendant ce bref laps de temps, le gymnaste Quentin Signori, membre de l’équipe de France, éprouve les sensations les plus douloureuses : « Tout le corps fait mal, depuis les avant-bras jusqu’aux jambes en passant par les biceps et les épaules. Mais il faut tenir, rester droit comme un bâton et le plus dur possible. »

Rapidement, la tétanie s’empare de Quentin, membre après membre, jusqu’à paralyser son corps tout entier. Alors, dans le dernier quart de seconde, juste au moment où le jeune homme sent ses ultimes forces le fuir, il choisit de fermer les yeux. Le geste a l’air dérisoire, mais cette habitude est devenue décisive pour lui. Quentin tombe alors « dans un trou noir » où le temps semble s’accélérer. Et le miracle se produit : « Je sens un regain de flux qui jaillit. Comme un instinct de survie. »

Pour dépasser sa souffrance, le coureur de demi-fond s’imagine dans la peau d’un félin

Le cas de Quentin est loin d’être unique. Tous les athlètes de haut niveau éprouvent, à un moment ou à un autre, cette sensation mêlée d’asphyxie, de douleur, de fatigue qui donne envie de tout arrêter instantanément. Cette sensation face à laquelle le sportif du dimanche s’incline, les muscles tremblants, en se disant que, cette fois, il est allé trop loin, les champions, eux, doivent l’apprivoiser. Car au-delà résident la performance, le record, la victoire. Et pour ce faire, chacun a son procédé bien à lui.

Quentin Signori se voit plonger dans un trou noir, mais le coureur de demi-fond Bryan Cantero, lui, s’imagine dans la peau d’un félin. C’est généralement aux trois quarts de la course, 500 mètres avant la ligne d’arrivée, que le double champion de France du 1 500 m en salle se sent sur le point de craquer. Ce moment redouté où les épaules se crispent, où les abdominaux se relâchent et où il devient presque impossible de continuer à lever les jambes. Quand il en est là, Bryan se remémore les vidéos qu’il a regardées sur Internet où l’on voit la course d’un guépard filmée au ralenti, et tente de « transférer ces mouvements » à son propre corps, de « recréer la même gestuelle ». Comme par magie, ses foulées redeviennent amples, son corps retrouve légèreté et puissance. « Les courses se jouent souvent à ce moment-là », résume-t-il.

Photo Hélène David / helenedavidphoto.com

Se concentrer sur un geste technique est un bon début mais ça ne suffit pas à éloigner la douleur

Le coureur de demi-fond français a pu constater en de multiples occasions que, pour lui, se prendre pour un félin fonctionnait à merveille. Pourtant, il n’en a jamais parlé à son entraîneur. L’idée du guépard, il l’a trouvée en se faisant conseiller par sa sœur : « Si j’en parle à mon coach, il va rigoler ! » Pudeur autour d’une pratique qui pourrait être vue comme farfelue, enfantine, voire carrément ésotérique ? Car se visualiser dans la peau d’un animal, se focaliser sur une sensation, toutes ces méthodes « ressemblent beaucoup à des mécanismes hypnotiques », constate Marie-Elisabeth Faymonville, anesthésiste-réanimateur à Liège.

Etat de conscience modifiée, hypnose, transe : les noms varient mais désignent la même chose, la capacité à focaliser son attention sur un point précis, sur une sensation, à faire « comme si » jusqu’à se trouver tellement absorbé que plus aucun autre ressenti ni aucune pensée ne semble exister. Pas assez sérieux pour les entraîneurs ? « Je ne le guide pas dans ce domaine », confirme Jean-Claude Vollmer, le coach de Bryan Cantero. « J’essaie plutôt de l’aider à se concentrer sur un geste technique. Ca permet d’être plus efficace et ça éloigne la douleur. »

C’est un bon début mais ça ne suffit pas. Dans leur tête, les sportifs s’évadent bien plus loin. Témoin l’haltérophile Anaïs Michel, qui ne se souvient même plus du moment où elle a soulevé la barre. Oubliés les gestes, effacée la douleur. Elle sait simplement que sa sensation de force vient du ventre : « C’est rond, comme un noyau, comme une planète », confie la jeune femme qui se « réveille » quand elle tient les poids à bout de bras.

Margaux Chrétien, la leader de l’équipe de France de natation synchronisée, a elle aussi sa méthode pour « oublier la douleur » quand, aux deux tiers de son ballet aquatique, l’acide lactique inonde ses muscles et provoque une intolérable sensation d’empoisonnement. « Mes muscles deviennent pollués. Je ressens comme une claque. Je n’ai qu’une envie, c’est de m’arrêter, de faire circuler le sang dans mes membres, de m’oxygéner. » Telle un maître yogi accompli, Margaux se force alors à penser à ses jambes, par exemple, si ce sont ses bras qui la font souffrir. Ou à la musique qui, au-dessus de la surface, rythme ses évolutions.

Anaïs Michel, haltérophile. Photo Hélène David / helenedavidphoto.com

Mais, pas plus que Bryan Cantero, elle n’aborde le sujet avec sa coach, Charlotte Massardier, qui avoue qu’« on parle très peu de la douleur en tant qu’entraîneur. On parle de geste, d’action. Pour nous, c’est le meilleur moyen de dépasser la douleur ». Si nous n’avons pas l’habitude de considérer les sportifs de haut niveau comme des champions de l’auto-hypnose, les médecins qui se sont penchés sur la question, eux, leur reconnaissent la maîtrise plus ou moins intuitive de cet exercice mental. « Ils s’installent d’eux-mêmes, parfois sans le savoir, dans des états de conscience modifiés », explique Guy Missoum.

Ce psychologue a dirigé le laboratoire de psychologie du sport de l’Insep où il s’est occupé de préparation mentale. Il y a entraîné les sportifs à accéder de manière systématique à ces états hypnotiques. L’apprentissage peut être assez classique : « Le sportif s’installe au calme, dans une position confortable, puis je lui fais faire un voyage mental. Je l’aide à se remémorer des situations où il été particulièrement performant : un entraînement réussi, une victoire en compétition… Il s’y replonge, retrouve la configuration mentale, physique, émotionnelle et psychologique de ce moment. Au fur à mesure des séances, il peut s’y replacer de plus en plus aisément. »

Mais parfois, les entraînements sont un peu plus saugrenus : il arrive à Guy Missoum d’apprendre à un athlète à « respirer par le mollet » si c’est là qu’il a l’habitude d’avoir mal ! Enfin, le sportif peut visualiser des images de son choix, sans forcément que son entourage professionnel le sache. Peu importe, finalement, que le procédé soit privé ou non, estime Guy Missoum : « Le jour J, au moment qui lui convient, le sportif, en auto-hypnose, pourra convoquer cet état mental s’il s’y est entraîné. »

Pour les athlètes, les bénéfices de ces mécanismes hypnotiques sont nombreux. Tout d’abord, les endorphines, sécrétées naturellement pendant une activité physique et ayant un effet anxiolytique et euphorisant, affluent en plus grande quantité quand le sportif se visualise dans une situation agréable. Pour une bonne raison : « Le simple fait de se croire dans une situation de bienêtre suffit au cerveau pour qu’il réagisse comme s’il y était vraiment », affirme Michel Le Van Quyen, chercheur en neurologie à l’Inserm et auteur des Pouvoirs de l’esprit (éd. Flammarion, 2015).

Photo Hélène David / helenedavidphoto.com

La douleur nous avertit que notre intégrité physique est menacée

Par ailleurs, grâce à ces procédés, l’attention est détournée de ce qui fait souffrir, au point de diminuer l’acuité de la douleur : « La douleur est une information qui passe par plusieurs filtres avant d’être transmise au cerveau, dans des centres qui la rendent consciente avec plus ou moins d’intensité », explique Silvia Morar, neurochirurgien au CHU du Kremlin-Bicêtre à Paris. L’information « douleur » arrive avec moins d’insistance si le cerveau est occupé à une autre activité. Elle peut même ne pas arriver du tout tant le réseau qui traite la douleur dans le cerveau se comporte différemment sous hypnose.

Demain, la douleur des athlètes pourrait n’être plus qu’un mauvais souvenir grâce à la seule force de leur imaginaire ? Ce rêve n’est pas pour tout de suite… et n’est peut-être même pas souhaitable. Car la douleur est aussi un efficace signal d’alarme dont il est bon de tenir compte. Témoin le lutteur Christophe Clavier — qui a participé aux championnats du monde de lutte libre en 2014. A peine a-t-il agrippé son adversaire qu’il ne voit plus rien, n’entend plus rien, ni son entraîneur, ni le public. Il est tellement absorbé par ses sensations tactiles qu’il ne ressent même plus les coups ni les blessures. Il lui est déjà arrivé de se découvrir une rupture partielle d’un ligament du coude une semaine après un combat.

A 27 ans, il commence à s’inquiéter : « Il y a sept ans, j’ai dû faire une radio et on m’a dit que j’avais le rachis cervical d’une personne de 50 ans ! Ca m’a vraiment effrayé… » Marie-Elisabeth Faymonville prévient : « La douleur aiguë nous protège. C’est un signal qui nous avertit que notre intégrité physique est menacée. On peut apprendre l’auto-hypnose pour soulager des douleurs qui nous sont familières, quand elles sont chroniques par exemple. Mais avec les douleurs aiguës, qu’on peut ressentir en faisant du sport, il faut savoir jusqu’où aller. Il faut rester raisonnable. » Une mise en garde qui n’est pas seulement adressée aux athlètes pratiquant des sports violents comme la lutte.

Quentin, le gymnaste, le sait bien : un jour, lors d’une compétition, il a dû abandonner avant les derniers agrès. Il s’était arraché l’épaule. Il ne l’avait pas ressenti sur le coup. Simplement, ses bras ne pouvaient plus rien tenir. Et la douleur, elle, n’est venue qu’après. Et surtout après l’opération. « Voilà le type de douleur que je déteste, parce qu’elle me fait peur, confie Quentin. Et elle me fait peur parce qu’elle peut signifier du jour au lendemain la fin de ma carrière. Ca, c’est la vraie souffrance. » Une manière d’étayer l’analyse radicale de Marie-Elisabeth Faymonville : « C’est le cerveau qui recrée la douleur. La douleur en soi n’existe pas. »

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Catégories :Analyse, Exercices, Neuroscience, Sport, Travail

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