Pourquoi tant d’ascèse ?

Photo Elsa Fayner

Les méthodes pour se « purifier » dans la privation rencontrent de plus en plus d’adeptes. Quelles sont les raisons d’un tel engouement ?

“Quand j’ai commencé il y a trente ans, la méditation était pratiquement inconnue”, raconte Fabrice Midal, fondateur du Centre de méditation occidentale. “Je vivais chez mes parents et je n’avais qu’une peur, qu’ils devinent que je méditais.” Le dernier livre du spécialiste du bouddhisme, Etre au monde. 52 poèmes pour apprendre à méditer, s’est vendu à 45 000 exemplaires, celui du psychiatre Christophe André, Méditer, jour après jour, à 350 000 exemplaires. Tandis que Le jeûne, une nouvelle thérapie, diffusé sur Arte en 2012, a rassemblé 600 000 téléspectateurs entre l’antenne et le replay, et provoqué “un choc dans le milieu”, se souvient Jean-Pascal David, gérant de la Maison du jeûne : “Il a eu un avant et un après”. Avant, la Fédération jeûne et randonnée comptait moins de quinze d’organisateurs. Aujourd’hui, ils sont plus de trente-cinq, pour cinq cents stages par an. Tandis que les centres de yoga sont de plus en plus nombreux à proposer des séjours combinés monodiète, detox, ou silence, le tout s’accompagnant généralement d’horaires matinaux, que ce soit dans une longère percheronne, une maison d’hôtes toscane ou un hôtel de charme crétois.

Une manière de piocher dans des pratiques ascétiques qui existaient déjà “dans la Grèce antique ou dans le monde indien, et encore plus loin dans la civilisation de l’Indus”, explique Odon Vallet, spécialiste des religions. Au jeûne et à la prière – ou à la méditation -, s’ajoutaient une alimentation sans viande, l’absence de rapports sexuels, voire une planche de bois en guise de lit “pour être sûr de canaliser ses instincts”, poursuit l’auteur du Petit lexique des idées fausses sur la religion.

Les intermittents de l’ascèse

Aujourd’hui, chez les jeûneurs, les “retraités écolo-bio” des années quatre-vingt-dix ont cédé la place aux cadres actifs de moins de 50 ans, bons vivants le reste du temps, qui demandent “la piscine, les soins, une belle chambre et un bon lit”, constate Jean-Pascal David.

“Il y a toujours eu des héroïques de l’ascèse et des intermittents”, rappelle cependant Odon Vallet. L’intermittence fait d’ailleurs partie de la démarche puisque les périodes de jeûne étaient fixées par le calendrier chrétien jusqu’au 18e siècle. Les médecins de Louis XIV profitaient de ces occasions pour réguler les excès du roi. Comme aujourd’hui, la volonté de retrouver santé et vitalité font partie des motivations à jeûner. “Une vraie cure de beauté!”, s’enthousiasme Virginie Navie en se remémorant le grain de sa peau à son retour. Pierre Morales, lui, s’était découvert plus souple après avoir médité (cf témoignages).

Des dimensions médicale et spirituelle

Virginie était partie pour préparer son corps à une opération et surmonter sa peur de manquer, Pierre ne savait pas exactement ce qu’il recherchait. Comme tous nos témoins, ils ont découvert une plus grande “disponibilité” à eux-mêmes, une plus grande “présence” au monde qui les entoure et aux autres, une perception aiguisée. Un vocabulaire qui relève d’une certaine spiritualité. “L’ascèse a une dimension médicale, mais également spirituelle, qui peut être religieuse”, fait remarquer Odon Vallet. “C’est une privation pour être en meilleure santé, plus heureux et plus sage”.

Gare à l’instrumentalisation cependant, prévient Fabrice Midal, à propos de la méditation : “Ca ne sert pas à être plus efficace. Ce n’est même pas forcément une expérience agréable, de bien-être. On entre en rapport à la douleur, à l’angoisse et c’est le fait de le faire sans condition, sans objectif ni projet, qui change tout.”


INTERVIEW “Une génération prend le contre-pied de Mai 68”

Trois questions à Michel Lacroix, philosophe, auteur de Se réaliser, petite philosophie de l’épanouissement personnel (Robert Laffont, 2010).

Qu’est-ce qui peut expliquer selon vous le développement de pratiques ascétiques tels que le jeûne ou les retraites aujourd’hui?

La première chose qui me saute aux yeux, c’est le balancier générationnel. On sort d’une période initiée par Mai 68 qui a exalté l’hédonisme, la libre expansion et la pleine harmonie du sujet libérant son désir et s’épanouissant dans une logique de plaisir. Une génération prend actuellement le contre-pied de cette période en explorant un plus grand contrôle de son désir, un plus grand renoncement à ses pulsions.
Le deuxième aspect qui me frappe, c’est cette idée de responsabilité par rapport à la planète. Nous ne sommes pas loin de l’éthique écologiste, qui tourne autour de la réduction de notre emprise sur le monde pour le restituer intact aux générations futures. L’éthique écologiste prône la frugalité, l’austérité, mais aussi la sophrosúnê, c’est-à-dire la modération dans le désir et dans la jouissance. De la sophrosúnê a l’ascétisme, il n’y a qu’un pas. Il suffit de passer à la limite. Quand la modération devient immodérée.

Que dit ce besoin de notre époque?

Il y a dans ce tropisme pour l’ascétisme un désir de liberté, d’aliénation de l’aliénation à la consommation, aux réseaux sociaux, au trop plein d’information. On a l’impression que tout est monétisé, marchandisé aujourd’hui et il y a un désir de protester, une volonté de se désintoxiquer.
C’est la renaissance de la problématique du courage également. L’ascétisme est une manière d’exercer son courage non pas dans la confrontation avec les autres mais avec soi-même. Et cette manière de surmonter le plaisir immédiat peut procurer de la jouissance. C’est ce que Nietzsche appelle “la volonté de puissance”, qui est du côté des forces de vie, de l’énergie, des projets. Seulement, quand l’ascétisme est poussé trop loin, cette volonté de puissance devient une dérive d’elle-même, pour réfréner la vie plutôt que de l’exalter.
Là encore, le contraste avec Mai 68 est flagrant. A quarante ans de distance seulement. Mai 68 exaltait l’harmonie avec soi-même et cette harmonie passait par la libre extension du désir. Dans l’épreuve du courage retourné vers soi-même, on fait l’épreuve d’une division, d’un clivage intérieur. Je dois réprimer cette partie de moi que je réprouve. Je me maîtrise à travers le conflit.

Refréner ses désirs immédiats ne peut que provoquer le conflit intérieur?

Moi, je suis fidèle à La Fontaine, pour qui toute vie excessive est une vie déséquilibrante et au fond un peu toxique. Rien de trop. La jouissance sans limite me rend dépendant de mon désir et m’affole. L’ascétisme poussé trop loin est pathologique, névrotique.

Elsa Fayner, article publié dans Le Monde, le 15/04/2016.

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Catégories :Analyse, Exercices, Philosophie, Psychologie

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