Au bureau, votre cerveau travaille quand vous rêvassez

Dessin : Pauline Aubry / cesan.fr

Dessin : Pauline Aubry / cesan.fr

Kate est photographe indépendante. Elle a pris un bureau pour pouvoir travailler ailleurs que dans sa cuisine. La jeune femme loue une petite pièce qu’elle a équipée d’une table, d’un ordinateur et d’un lit de camp : « Je viens l’après-midi, je m’allonge, je regarde le plafond, parfois je somnole. Quand je me lève, j’ai résolu mes problèmes : je sais quels reportages proposer à quels magazines, comment traiter en images un sujet que j’ai du mal à aborder, quels risques je suis prête à prendre si je prévois un déplacement sur un terrain de guerre. C’est systématique. »

Le cerveau en mode aléatoire par défaut

Si Kate estime travailler quand elle regarde le plafond, c’est qu’elle entretient des relations privilégiées avec son cerveau. Elle sait que même si son corps, ses yeux, son attention sont au repos, son cerveau, lui, bosse. Et même beaucoup.

Dans ces cas-là, l’organe passe en « mode par défaut », expliquent Yves François et Jérémy Grivel. Respectivement psychologue et docteur en neurosciences, ces deux Suisses compilent les résultats de travaux scientifiques sur le sujet, menés par résonance magnétique (IRM) :

« Le mode par défaut correspond au moment où nous cessons de nous focaliser sur une page, sur un écran. Nous nous mettons sur pause. Le cerveau reste très actif. Il consomme autant d’énergie que quand il lit une page. Mais il fonctionne différemment. »

De façon automatique et non consciente, le cerveau passe alors en revue des dizaines, des centaines de solutions possibles au problème que nous nous posons pour isoler la meilleure :

« Le cerveau plonge dans notre passé pour se remémorer toutes les façons que nous avons eues de réagir à un problème similaire, ou pour faire des liens avec d’autres situations, d’autres données. Il teste des possibilités et il construit, à partir de ce matériau ancien, un scénario nouveau, unique, adapté. »

Si nous n’avons pas de problème précis à résoudre, le cerveau peut, par ce même mécanisme de balayage, faire émerger une idée nouvelle. Et si cette idée, ou cette réponse, est jugée géniale, le cerveau, bon camarade, nous sort de notre léthargie.

Rêver ? Moi, jamais

Les preuves scientifiques sont récentes. Et l’idée pas encore bien perçue. Un petit sondage autour des nous le prouve :

  • le fleuriste : « Pas le temps de rêver quand on est responsable d’une boutique » ;
  • le fleuriste d’en face : « J’aime tellement mon travail que je n’ai pas besoin de m’évader » ;
  • un agent de la propreté de Paris : « Quand j’ai des idées pour améliorer mon travail, mon chef n’aime pas trop, alors je préfère pas en parler » ;
  • un ingénieur agronome : « Quand je lève le nez, je suis super efficace après, mais c’est par culpabilité » ;
  • un agriculteur : « Moi, c’est une remarque extérieure, un microdétail, qui fait basculer mes schémas et me donne des solutions pour mieux m’occuper de mes brebis, repenser la complexité de mes champs » ;
  • seul le mécanicien de la boutique de moto constate qu’en pensant à son fils, il a déjà retrouvé des clés perdues.

Pourtant, nous passons près de la moitié de notre temps d’éveil en mode défaut. Chez certains, c’est fugace. Chez d’autres, plus durable. Reste à savoir repérer ce temps d’absence et, éventuellement, l’utiliser.

Faites des listes entre 13h30 et 15h30

Revasser

Dessin : Quentin Larrausie / cesan.fr

C’est ce qu’Yves François et Jérémy Grivel, qui dirigent également une agence de conseils aux entreprises, Axess, tentent d’expliquer aux employeurs :

« Aujourd’hui, nous avons montré aux cadres d’une société le fonctionnement du cerveau pour qu’ils cessent de culpabiliser et les encourager à identifier les moments favorables pour eux à la rêverie. Certaines réunions d’équipe peuvent être très favorables par exemple… »

Pas sympa pour le responsable qui l’organise ? Les consultants sont sans pitié :

« Au chef de travailler son ego. Autant utiliser au mieux ces moments de rêverie efficaces. »

Que le chef se rassure, d’autres activités permettent la divagation. Dès qu’elles sont rébarbatives ou répétitives, en gros :

  • vérifier des noms sur des listes ;
  • remplir des formulaires ;
  • recopier des adresses ;
  • etc.

Yves François, lui, accouche des meilleures idées pour sa pratique de thérapeute lorsqu’il est confortablement engourdi dans la pénombre d’une salle de conférence. Jérémy Grivel a effectué des bonds dans sa thèse en traversant Genève à scooter. Ce qui lui a valu d’atterrir à plusieurs reprises dans des quartiers périphériques inconnus, sans accident cependant. C’est une chance : en mode par défaut, le nombre d’erreurs augmente.

Une tranche horaire est également propice : entre 13h30 et 15h30. Caroline l’a bien compris. Dans son métier, elle écrit beaucoup. Et, parfois, elle bloque. Alors elle va chercher un verre d’eau et, si elle croise quelqu’un sur le chemin, la jeune femme ne le voit même pas. Elle rêve.

Ses moments les plus efficaces en rêverie : quand elle est fatiguée, après le repas, ou en fin d’après-midi. Et si elle ne se les accorde pas, elle « fait des boulettes » : intervertir des noms propres, se tromper dans les dates, etc.

Sur des sujets qui nous préoccupent

Cerveau

Dessin : Gaëlle Forgeot / cesan.fr

Mais attention, préviennent les deux spécialistes, tout ceci fonctionne à une condition : il faut que le sujet de préoccupation nous « touche personnellement », nous implique, qu’il soit important pour nous, voire qu’il nous préoccupe depuis longtemps. Sinon, inutile de nous infliger du traitement de données après le déjeuner.

Plus précisément, développe l’auteure de l’une des principales études sur le sujet, le docteur Kalina Christoff :

« Quand vous rêvez éveillé, il est possible que vous n’atteigniez pas votre objectif immédiat – lire un livre, vous concentrer pendant une réunion –, mais votre esprit peut très bien utiliser ce temps pour traiter des questions plus importantes dans votre vie, comme faire des choix dans votre carrière ou régler des problème relationnels. »

Les métiers créatifs ne sont donc pas les seuls concernés. Nadège est responsable de gestion dans une entreprise de taille moyenne, à Paris. Elle a instauré des plages « rêverie » dans son emploi du temps :

  • elle évite les déjeuners entre collègues durant son heure de repas, qui la replongent dans le travail ;
  • à la place, elle préfère foncer au square, s’installer sur un banc – toujours le même, au soleil – et respirer profondément, en silence, les yeux fermés, laissant ses pensées divaguer durant vingt minutes. Au retour, ses idées se sont hiérarchisées d’elles-mêmes, les relations avec ses collègues sont plus souples, et les mots lui viennent tous seuls quand elle doit aller négocier avec son patron.

Article d’Elsa Fayner, publié sur Rue89 le 20/06/2012.



Catégories :Analyse

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