« Je me mets dans la peau d’un guépard », Bryan Cantero, coureur de 1500 m

L’effort intense engendre de la souffrance. Chaque sportif a sa méthode pour l’oublier ou l’utiliser à son profit. Des techniques qui relèvent de l’hypnose. Bryan Cantero, 25  ans, champion de France du 1 500 m en salle (2012 et 2015) se met « dans la peau d’un félin ».

“Je ne marque pas beaucoup l’effort. Du coup, parfois, le coach est frustré, parce qu’il croit que je ne souffre pas…. Mais par rapport à mes adversaires, c’est un atout, parce qu’ils se disent « putain, il n’est pas mort! » et ils craquent juste avant moi. Ca me redonne de l’énergie parce qu’en réalité je suis rincé… je ne peux plus rien faire. Il n’y a pas de rictus de fatigue sur mon visage mais, physiquement, je suis cuit.  Après, ça se voit dans l’attitude de course parce que je change tout de suite. Je suis bien et puis, d’un coup, je commence à craquer du haut du corps, à me tendre : les épaules se crispent, les bras se relâchent moins, ils commencent à être un peu plus lourds. Après, ça descend. Le dos se creuse, il se cambre. Je n’arrive plus à le maintenir, je n’arrive plus à le gainer. Les abdos ne tiennent plus. Il ne me reste plus que mes jambes mais, quand je commence à m’affaisser du haut, le bas commence à s’affaisser aussi. Du coup, au lieu d’être ample sur ma foulée, je mets de la fréquence et, au bout d’un moment, quand je mets trop de fréquence, je n’ai plus d’essence dans le moteur. C’est un enchaînement, une succession de petites choses, qui font qu’il n’y a plus rien. C’est là que ça se corse. Je sens que je ne peux plus suivre le groupe de devant. Du coup, ça m’affecte psychologiquement.

Bryan Cantero. Photo Hélène David / helenedavidphoto.com

L’avant-dernier tour, c’est là où on peut perdre la course ou bien la gagner. C’est souvent le moment où je commence à puiser dans mes réserves et que je dois être le plus mobilisé physiquement et psychologiquement. Si je laisses partir 5-6 m à 500 m de l’arrivée, si je me dis que je vais partir plus tard, je ne reviendrai pas. Quand on arrive au haut niveau, il faut être dans le coup à ce moment-là, il faut se faire violence, se dire “allez je me mets trique maintenant, advienne que pourra”. Ce n’est pas le moment le plus douloureux de la course mais c’est le moment le plus compliqué à gérer.

Il faut rester le plus relâché possible et contrôler ses émotions. A ce moment-là, j’essaie de rester grand, de tirer sur mes bras, d’allonger la foulée en mettant de la puissance. J’essaie de me raccrocher aux aspects techniques et aux paroles du coach. Mais je fais aussi d’autres trucs, que j’ai inventés. Je relâche les bras par exemple. C’est un peu un tic. Pour me dire “t’es le plus relâché possible, t’as pas fait d’effort, t’es bien ça va se jouer maintenant, t’es frais, faut y aller ». Je ne sais pas si c’est vraiment utile mais, psychologiquement, ça m’aide. Le fait de relâcher les bras me fait sentir que je suis en train de me relâcher, que je ne suis pas épuisé, que j’ai encore des réserves pour tenir jusqu’au bout. Ca agace un peu mon coach, qui trouve que je dépense de l’énergie pour rien sans comprendre pourquoi, mais ça marche alors je continue.

A l’entraînement, j’essaie parfois aussi de visualiser des adversaires à côté de moi. Je me mets dans une bulle, en mode compétition. Je suis le seul à savoir. Du coup, parfois, je mets des variations d’allure parce que je me dis qu’il y a quelqu’un à côté, sans que personne ne le voie. Ca m’aide à relancer, à pousser l’effort. Je me dis « là, je suis aux championnats de France, c’est la finale, j’attaque, personne ne me suit… » Des choses comme ça, qui m’aident quand je m’entraîne seul.

Mais le truc le plus particulier, je le fais sur certaines séances seulement. J’essaie de faire sortir mon instinct animal en me mettant mettre dans la peau d’un guépard… Durant trois ou quatre minutes, j’essaie d’imaginer mes foulées comparables aux siennes, de trouver son relâchement et sa beauté gestuelle, parce que c’est quand même l’animal qui a l’attitude de course la plus belle et la plus efficace. Je me remémore une séquence vidéo que j’ai vue au préalable. J’ai décrypté le geste du guépard au ralenti et j’essaie de transférer ses mouvements dans mon corps. Rien qu’en me visualisant, je sors de toutes mes pensées négatives, des trucs de la vie quotidienne, des appréhensions de la séance du lendemain. Je me sens plus félin aussi, plus animal. Et le fait de le sentir me permet de sortir un peu du mental et d’être dans l’instinct, de laisser le corps faire, d’essayer de lâcher prise, de ne penser à rien, de laisser le corps agir. Juste les fonctions vitales qui marchent, et le corps qui déroule tout seul. Ca n’est pas toujours mais j’essaie et, parfois, j’y arrive.

C’est ma soeur qui m’a conseillé là-dessus. Elle aime bien tout ce qui est énergie, spiritualisme. C’est grâce à elle que j’ai commencé à mettre en pratique ce genre de choses-là. Et j’espère à terme arriver vraiment à me mettre dans la peau du guépard, en devenir un.”

Propos recueillis par Elsa Fayner

Bryan Cantero. Photo Hélène David / helenedavidphoto.com

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Catégories :Exercices, Neuroscience, Sport, Témoignages, Travail

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