Mon déj’ au Grillé : « Je t’ai demandé un kebab, pas une soupe au fenouil »

Ce lundi midi, j’ai déjeuné au Grillé, un restaurant du IIe arrondissement de Paris, dont la caractéristique est de servir des kebabs de luxe et d’avoir par conséquent des horaires d’ambassade : il n’ouvre que de 12 heures à 15 heures, du lundi au vendredi.

Rien à voir avec l’ambiance des kebabs traditionnels, où vous avez peut-être vu des choses qui ont changé le cours de votre vie. Ici, impossible de tomber sur des types qui mangent en dévoilant involontairement la raie de leur cul ou qui essuient leurs doigts pleins de sauce sur les murs de l’établissement.

13,50 euros avec frites et canette : la claque

Pas non plus de porte secrète dissimulée derrière un poster de Michel Platini ou Lino Ventura pour permettre au patron d’esquiver en cas de contrôle inopiné de l’inspection de l’hygiène.

L’enseigne, dont le chef est un ancien de la haute gastronomie, ne peut se le permettre. Le Grillé la joue donc parfaite pour satisfaire une clientèle chic et pour révolutionner et anoblir un casse-croûte prisonnier de ses clichés :

  • son pain est délicieux. Il est préparé sous vos yeux, dans une cuisine à la propreté irréprochable ;
  • ses frites sont faites maison et servies dans une barquette. Un peu trop cuites, mais chacun ses goûts ;
  • sa viande – du veau de lait – n’est pas grasse et le mariage des épices est audacieux ;
  • son sandwich est léger – car très petit –, idéal si vous faites un régime en douceur ;
  • l’accueil est parfait, mais la salle est minuscule. Vous pouvez manger debout à l’intérieur ou squatter une toute petite terrasse à l’extérieur ;
  • le prix met une claque derrière la tête : 13,50 euros avec frites et canette.

Je voulais quitter les sentiers du gras

Bien que je n’aie rien à redire sur la très bonne qualité du repas, l’expérience ne m’a pas transcendé.

Ma légitimité pour écrire sur le sujet ? Un après-midi, Blandine Grosjean, rédactrice en chef de Rue89, m’a confié la mission de faire un article sur les kebabs : elle savait que dans ma vie, j’avais écumé plus d’une centaine de ce genre d’enseignes.

Des exquises, mais aussi des dégueulasses, dont les kebabs – que nous appelons « grecs » dans mon patelin – ont des arrière-goûts de kiwis et dont vous découvrez au moment de payer que le cuisinier a peut-être coupé la viande avec ses ongles.

Je comptais sur ce grec minceur pour me ranger. Pour quitter les sentiers du gras que j’ai trop souvent arpentés avec des compagnons aux corps moelleux, qui, au kebab, mangent même le cure-dent.

Il n’en sera rien car pour moi, c’est trop tard. D’ailleurs, j’ai pesé le pour et le contre et certaines choses me manqueraient trop si je devenais un adepte des sandwiches en mode Grillé.

1 – Besoin de mon kebab du soir et de voir des enfants

Tu as passé une journée de merde au boulot. Dans le métro, ton voisin de banquette t’a terrorisé avec son haleine de station-service : à cause de lui, tu ne veux plus d’enfants pour leur épargner ce que tu viens de subir. A la gare Saint-Lazare, tu rencontres un pote qui t’invite à dîner pour oublier tout ça.

Tu proposes le Grillé, mais tu te rappelles qu’il n’est pas ouvert le soir. Or, le grec d’après 20 heures est celui qui apporte le plus de réconfort quand on a des petits bobos. De toute façon, tu as envie de convivialité : une salle pleine à craquer, des sourires et un écran plat avec un match du championnat turc de première division.

Du coup, vous vous dirigez vers un resto où vous avez vos habitudes. Le taulier vous connaît, un regard suffit à lui faire part de vos désirs. Des senteurs de gras et de pieds s’échappent de la cuisine. Trois minutes plus tard, il vous ramène vos kebabs, de la taille d’un nourrisson.

La feuille qui protège le plateau est trempée d’huile. Pour prendre le grec, vous avez besoin des deux mains et l’Organisation mondiale de la santé recommanderait l’usage de gants. Chaque bouchée est un bonheur parce que c’est succulent.

Plus rien ne compte, même cette réponse que le patron vous a balancée quand vous lui avez demandé de quoi était composée sa viande pour percer son secret. Il avait haussé les épaules : « Ce qui compte, c’est l’amour et le moment présent. Je peux juste te dire qu’il y a les oligo-éléments dont ton organisme a besoin. Encore un peu de sauce samouraï bande de gros lards ? »

Ton pote t’a réconforté. Finalement, la journée n’est pas si foirée. Au moment de payer, le bouton de ton pantalon s’enfonce dans ton bide et tu te dis que tu serais mieux en bermuda. En tournant la tête, tu vois des enfants s’amuser.

Ils jouent à chat, mais comme ils viennent de manger la même chose que toi, ils n’arrivent plus à courir (il faut compter environ huit heures pour recouvrer l’intégralité de ses capacités physiques). Du coup, ils s’amusent en marchant. Cette vision t’attendrit.

Peut-être que finalement, tu veux des enfants.

2 – Besoin de ressortir avec un ventre plein

Je suis un homme de corpulence plutôt normale, mais en sortant du Grillé, j’avais encore faim. Sur la route qui me conduisait au bureau, j’étais assez tourmenté. Quand on laisse 13,50 euros dans un kebab, on doit pouvoir nourrir deux personnes et un chat.

Jamais en vingt ans de grecs, je ne suis ressorti le ventre à moitié plein. Justement, si tu y vas, c’est pour te déchirer, pas pour avoir la sensation d’avoir mangé un petit-déjeuner à base de soja et de fruits rouges.

Qu’est-ce qu’un kebab ? Un sandwich qui, une fois ingurgité, vous donne envie de dormir sur le dos, dans un lit ou une prairie. Un met qui vous a appris le sens de la tournure « non, merci ». Une mixture qui peut vous faire tenir 24 heures sans repas.

Pour cela, après en avoir consommé un, il suffit de ne pas se laver les mains avec du savon, pour laisser une odeur de gras sur les doigts. Si vous n’avez rien à vous mettre sous la dent pour une raison X ou Y, humez-les et l’envie de bouffer vous passera.

3 – Besoin de prendre des risques

Il m’est arrivé après avoir consommé un grec d’avoir besoin de prendre du recul. De rentrer chez moi et de me mettre sous la douche en me demandant ce que j’avais fait.

Ma dernière déconvenue, c’était il y a deux semaines dans un kebab parisien. La viande avait des reflets fluorescents et glissait sur mon palais comme du beurre de cacahuète. En deux crocs, j’avais compris que je mangeais peut-être du hibou.

J’ai posé le pain sur le plateau, mais par principe, j’ai tout fini. En rentrant chez moi, j’ai appris mon numéro de Sécurité sociale par cœur, au cas où dans la nuit j’aurais pondu des œufs et que les pompiers devaient me transporter en hélico.

Le kebab, c’est l’adrénaline, celle que l’on ressent quand on voit une affiche de l’administration sur le rideau de fer d’un resto dans lequel on a mangé toutes les semaines pendant cinq ans. Le mec servait du lynx, mais on est toujours debout, ce qui témoigne de capacités physiques et mentales hors normes. On se dit alors que rien ne peut nous arriver.

Le kebab, c’est le risque. C’est justement en allant à l’aventure que je me suis fait mon petit carnet d’adresses de grecs pas chers, propres et très bons. Je ne connais ni le nombre de calories, ni la composition de l’huile utilisée. A vrai dire, je m’en fous.

Un soir, l’un de mes amis – avec lequel nous avions suivi de près la polémique du cheval dans les lasagnes – a interpellé un cuistot qui avait oublié de lui mettre le plein de frites et de la sauce dans son pain : « Je t’ai demandé un grec, pas un bouillon au fenouil. »

Par Ramsès Kefi, article initialement publié sur Rue89



Catégories :Exercices, kebab

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