« Une dégaine de chanteur de raï sur le déclin » : mon régime raté

« Quand je t’ai vu de dos, j’ai cru que tu étais une meuf » : douloureux – et hilarant – récit de notre journaliste qui ne rentrait plus dans son costume.

Le mariage d’un pote se profile. Tu as un joli costume dans ton armoire, taillé sur mesure, que tu n’as pas mis depuis 2007. Une semaine avant, tu l’essayes. Une petite répétition, avant d’aller faire le beau gosse à la mairie.

Sauf qu’au moment d’enfiler ton pantalon, tu te heurtes à une farouche résistance. Au niveau des cuisses, tu sens tout de suite qu’il y a un problème. Au niveau des fesses, ça bloque. L’espace d’une seconde, tu penses qu’il y a une erreur. Que quelqu’un se fout de ta gueule.

Et puis, tu te reprends, doucement. Tes mains sont moites, tu sues un peu. Tu décides de t’asseoir sur ton lit, pour y voir plus clair et faire le point. Tu repenses aux Nuts, aux imitations Ferrero Rocher (qui ont un goût de châtaignes) et aux boissons dites « multivitaminées », dont les ingrédients sont écrits en latin.

A ces formules de politesse que tu as oubliées – comme « non merci ». Aux grecs, forcément. « L’Explosif », avec trois cordons bleus et « l’Ultime », avec trois cordons bleus, deux merguez et une escalope (dans le même pain).

A ton style vestimentaire durant toutes ces années. Un textile tolérant et sympa, qui te fait croire que tu as toujours le même corps, même quand tu l’abandonnes.

Allongé sur le dos, tu regardes le plafond

Tu arrives à fermer le bouton. Tu fais quelques pas dans ta chambre et te rends compte rapidement que le tissu ne résistera pas toute une soirée. Si tu danses, c’est foutu.

Devant le miroir, tu fais des poses bizarres pour tenter de paraître plus mince. Ça s’appelle se mentir à soi-même. En fait, ça ne sert à rien du tout, mais à ce moment-là, tu as besoin de te rassurer.

La supercherie vole en éclats dès lors que quelqu’un te grille dans ton accoutrement. Ton frère par exemple. Il te regarde comme si tu avais le typhus. Fixe ton pantalon, qui, sur toi, a des allures de collant moulant. Quand il a fini de te toiser, il t’assène le coup de grâce en trois temps : « Putain, t’as pris (1). Ah ouais, c’est abusé (2). Ah non, t’es mal là (3). »

Tu es bouleversé. Tu bégayes. Comme tu ne trouves pas quoi lui répondre, tu te contentes d’un « Toi-même » ou d’un lamentable « Casse-toi ».

De nouveau seul, tu soulèves ta chemise et tombes sur ta brioche. Ça fait longtemps qu’elle est là, mais tu ne l’avais jamais vue sous cet angle. Tu touches, pour évaluer les dégâts. Tu es dépité. Tu déboutonnes ton froc et t’allonges sur le dos, pour regarder le plafond.

Dehors, des enfants jouent. De ta chambre, tu les entends crier. Comme tu as la haine, tu les insultes. Gratuitement.

Une dégaine de chanteur de raï sur le déclin

Pour le mariage, tu as triché. On t’a prêté un costume. Sans marque, sans étiquette et sans couleur précise. Du gris, du noir, du bleu ; personne ne sait. Comme ton bide et ton nouveau fessier te placent pile entre deux tailles, tu as demandé à un donneur compatible de t’en prêter un. Tu ne vas quand même pas en acheter un, alors que tu es certain de revenir à ta silhouette d’antan dans trois semaines maximum.

Sur les photos, tu as une dégaine de chanteur de raï sur le déclin. Mais tu es à l’aise dans tes vêtements. Presque l’impression d’avoir un ventre plat. Alors, tu déchires le buffet et participes de bon cœur aux vannes de tes potes sur des voisines un peu rondes.

Avec du gras sur le doigt et les ongles jaunis, c’est même toi le plus véhément. Seule la réflexion d’un inconnu parviendra à te rafraîchir la mémoire : « Ça va Maradona ? »

L’enfoiré, il est allé trop loin. Mais ça devient urgent de revenir à ton poids de forme. Tu envisages le sport, mais avant, tu optes pour un régime.

Tu crois que tu révolutionnes la diététique

Tu ne sais pas combien tu dois perdre, car tu refuses de te peser. A la visite médicale du boulot, tu avais enfumé le docteur, car inconsciemment, tu savais que tu y allais un peu trop fort sur la bouffe.

Tu as donc esquivé la balance et lui as donné le poids que tu avais en terminale S. Il ne t’a pas cru une seule seconde, mais il s’en fout, car il avale absolument tout ce que tu lui dis.

Tu te lances dans un régime draconien. Tu ne manges plus. C’est très dur. Tu es faible, ton pouls baisse et tu deviens nerveux. Tu fais ça pendant une journée. Après une nuit de souffrance passée en position de fœtus, tu t’autorises des entorses. Des moments d’égarement volontaire, avec plein de trucs gras, dont tu minimises les apports caloriques.

En fait, tu crois de plus en plus que tu vas révolutionner la diététique. Tu mets au point de nouvelles méthodes. Au déjeuner, tu bouffes encore plus qu’avant, mais tu finis systématiquement par une pomme. Au lieu de dîner, tu grignotes par-ci par-là. Tu crois que c’est bien. Que tu as maigri. Mais comment ? Tu manges encore plus (mal) qu’avant. Pour te rendre compte de ça, il faut un choc. Un autre.

La laitue et les tomates te piquent la bouche

Un rancard au restaurant avec une fille que tu n’as pas vue depuis longtemps par exemple. Tu y vas (officiellement sans arrière-pensées) et juste après la bise d’usage, elle te tue : « Quand je t’ai vu de dos, j’ai cru que tu étais une meuf. »

La veine que tu as sur ton front devient bleu pastel. Elle te dit qu’elle rigole et que tu es très bien comme ça. C’est ça. Pour sauver la face et ne pas foirer ton coup, tu inventes un truc, vite fait : « Je prends un traitement pour mes mollets et ça pardonne pas… Tu gonfles direct. Putain d’effets secondaires. »

Elle ne te croit pas. Mais parce qu’elle voit dans tes yeux que tu es fragile, elle simule le contraire.

Tu commandes une salade, pour l’impressionner. La laitue et les tomates te piquent la bouche. Tu n’as plus touché à ce genre d’aliments depuis très longtemps.

Alors, tu rentres chez toi, déterminé, pour de vrai. Tu prends des résolutions, avec une tâche d’huile sur ton gilet et des miettes de pain de mie sur ton bureau : « Je reprends le sport. Faut que j’aille courir, bordel ! »

Un verre de lait et une perfusion

L’intention est là. Dans les faits, c’est plus compliqué. Tous les matins, tu as une bonne excuse. Le vent, un reportage sur les requins, Kim Jong-un. Deux semaines après tes grandes décisions, tu n’as toujours pas fait une seule foulée – mais tu es descendu deux fois de chez toi en survêtement gris, celui qui fait école de police dans les films américains.

Un soir, tu sautes le pas. Confiant. A l’époque, tu étais quand même bon footballeur. Tu te mets à trottiner. C’est très dur. Au bout de deux minutes, tu as plein de points, dans plein de côtés.

Tu tentes quand même d’accélérer la cadence. Tes jambes ne suivent pas, ton souffle non plus. Tu t’arrêtes lamentablement, en cherchant du regard un espace vert où tu pourrais t’écrouler. Tu veux un verre de lait et une perfusion, revois ta position sur le dopage. Ça suffit pour aujourd’hui.

En rentrant chez toi, tu as des douleurs partout. Tu fais la star quand ta mère te demande de lui laisser le fauteuil, un peu comme si tu avais ramené une médaille olympique. Elle a bossé neuf heures et toi tu as couru 45 minutes (en fait, sept minutes, mais tu te mens encore).

Tu te lèves difficilement. Tu marches en boîtant, mais en bombant le torse. Tu crois qu’en un footing, tu es devenu un athlète. Et que tu t’es fait des pectoraux. Tu envoies des messages à tes amis du genre « En vrai, pas mieux que le sport » ou « Franchement, en ce moment tu te laisses aller, ressaisis-toi. »

Tu ne vois plus l’utilité de suivre un régime : comme tu cavales, tu élimines tout. Avant de te coucher, tu te fixes des objectifs – « J’irai courir tous les soirs » – que tu ne te tiendras évidemment jamais.

Tu appelles Gokhan, le patron du grec

En un mois, ce footing de sept minutes est le seul que tu aies fait. Mais comme tu as un entretien d’embauche, tu essayes une nouvelle fois ton costume, en croyant vraiment que tout est rentré dans l’ordre. Ben non, c’est encore pire.

Tu veux casser des trucs pour évacuer ta frustration, mais comme tu es au smic, tu t’abstiens, parce que tu ne pourras pas les remplacer.

Tu prends ta voiture et rôdes comme si ta femme venait de se barrer avec tes gosses dans le Nebraska. Tu ne vas pas trop loin non plus, car tu es en réserve. Avant de rentrer, tu passes au centre commercial et achètes un costume plus large. Tu retrouveras ta silhouette, mais tranquillement. En faisant des petits compromis.

Tu appelles Gokhan, le patron du grec. Tu t’excuses longuement pour ton absence. Il dit qu’il te comprend, qu’il s’est inquiété pour toi et qu’il a plastifié la carte des menus il y a trois jours. Tu commandes un « Ultime ». Pour reprendre le rythme. Doucement.

Mais sans sauce et avec une bouteille d’eau.

Par Ramsès Kefi, article initialement publié sur Rue89



Catégories :Exercices, kebab

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