« Il s’agit de mettre en balance nos émotions et nos motivations, pour influencer nos décisions »

Dessin Carole Maurel (carolemaurel.blogspot.fr)

Que se passe-t-il dans notre cerveau quand nous prenons une décision? Comment peut-on changer d’avis sans savoir se fixer? A-t-on plus de mal aujourd’hui à se décider? Sylvie Granon, qui dirige l’équipe Neurobiologie de la prise de décision à Paris Sud, nous répond.

A votre santé ! – Comment prenons-nous nos décisions?

Sylvie Granon – En termes neurologiques, il est assez logique de penser que le processus est séquentiel. D’abord, nous décodons nos motivations: boire, nous alimenter, avoir des contact sociaux, connaître de la nouveauté, voire gagner de l’argent, du pouvoir, etc.

Certaines motivations s’imposent – boire, nous alimenter -, d’autres passent par notre filtre attentionel (ce qui est important pour nous, ce qui nous a plu par le passé, etc.). Nous observons autour de nous ce qui peut les satisfaire. Ces informations passent essentiellement par les canaux sensoriels. Et notre cortex préfrontal associe ces éléments pour choisir une action.

Comment ce processus s’applique-t-il au vote?

Cela me semble bien plus complexe que de choisir entre manger une pomme ou une banane ! On voit ici que les priorités vont être différentes selon les personnes et leurs propres « besoins » (tout relatifs!): certains candidats nous rappellent à nos émotions positives, humanistes, nos valeurs fondamentales, alors que d’autres mettent l’accent sur nos peurs. Là encore, il s’agit de mettre en balance nos émotions (parfois primaires) et nos motivations, pour influencer nos décisions.

Alors pourquoi sommes-nous indécis parfois?

De nombreux circuits neuronaux agissent au moment de la prise de décision mais un moteur important réside dans l’anticipation de la satisfaction de la motivation que nous aurons privilégiée.

Anticiper les émotions positives liées à la satisfaction prend un certain temps et sollicite la mémoire. Mais, si à chaque fois que nous sommes en train d’anticiper, une autre possibilité arrive, alors c’est reparti pour un tour. Les émotions deviennent contradictoires, se brouillent et il nous est difficile de décider.

Autrement dit, si nous ne prenons pas le temps de ressentir ce que nous allons éprouver à la réalisation d’un acte complet, il y a peu de chance pour que nous l’effectuions.

Vous avez un exemple à nous donner?

Quand je dois partir faire mon footing matinal, je me projette dans l’après: je sais que je vais me sentier super bien, que je vais voir des chevreuils en chemin, je revis et anticipe les sensations agréables de bien être… Mais si je ne prends pas le temps de me projeter dans l’avenir, la décision d’aller courir va être remplacée par autre chose. Je mets aussi dans la balance les sensations initiales qui, je le sais par l’experience, ne vont pas durer (le froid, le sommeil…).

Or nous recevons plus d’informations qu’avant ? C’est ce qui nous perturbe?

Oui, plus on est inondés d’informations, plus la hiérarchisation de nos propres motivations est perturbée. Les informations bombardées n’ont pas le temps de générer des sensations mais des frustrations. On finit par choisir par défaut pour ne pas rater quelque chose et non pas parce que la chose nous plaît. le « poids » de chaque information est en quelque sorte dilué.

Pourquoi les jeunes sont-ils plus sensibles à cette disparition de l’anticipation?

La structure cérébrale responsable de la prise de décision est celle qui mature le plus tardivement chez l’être humain. C’est la structure qui contrôle l’impulsivité, la prise de risques. A l’adolescence, elle est en plein développement, d’où la difficulté à cet âge-là à filtrer les motivations extérieures et particulièrement les sollicitations sociales. Ces informations sur ce qui se passe dans le monde de l’adolescent exercent une énorme attractivité sur lui, beaucoup plus que chez l’adulte. Parce qu’elles indiquent des opportunités sociales. Or c’est à l’adolescence qu’on est le plus fertile sexuellement et notre cerveau fonctionne biologiquement comme chez tous les mammifères.

Le cortex préfrontal atteint néanmoins son plein fonctionnement entre 21 et 25 ans. A partir de là, en théorie, les décisions se font plus facilement…mais, bien sur, il en va de l’histoire de chacun!

Ca veut dire que nous restons adolescents plus longtemps aujourd’hui?

Je ne sais pas si nous restons adolescents plus longtemps aujourd’hui… L’abondance d’informations nous fait peut-être perdre en capacité à anticiper…

Après, quand j’observe mes enfants, qui sont de jeunes adultes, ils ont peut-être moins cette capacité à anticiper très en l’avance, mais ils ont gagné en réactivité, en plasticité, en gestion de l’information multiple. C’est la dynamique de cette plasticité qui est renforcée. Donc peut-être ont-ils aussi gagné en dynamique cognitive!

Et vous auriez des méthodes à nous conseiller pour nous en tenir à nos décisions?

Quand je ne sais pas par quoi commencer, je m’assieds pour lister ce que je ferais si je ne devais effectuer qu’une seule activité dans la journée; ça me permet de me laisser ressentir les satisfactions que chacun de mes choix pourrait me procurer. Elle me permet aussi de juger en fonction de mes motivations les plus importantes du moment, qui l’emportent sur les autres, de mes principes, bref de mes repères. Le plaisir, le boulot, les amis… C’est une manière de mettre en place “un système STOP” pour trancher, un filtre pour hiérarchiser.

Propos recueillis par Elsa Fayner

Pour aller plus loin

  • « Nous ne savons plus choisir », entretien avec Paul Zawadzki, docteur en sciences politiques à Paris I, a coordonnée le passionnant Malaise dans la temporalité (Publications de La Sorbonne, 2002) et nous explique comment notre rapport au temps a changé et pourquoi il nous est devenu plus difficile de nous projeter et, donc, de décider.
  • « Nous ne nous projetons plus », entretient avec Sylvie Granon, qui dirige l’équipe Neurobiologie de la prise de décision à Paris Sud
  • J’annule tout, un article sur cette manie d’annuler nos rendez-vous au dernier moment.


Catégories :Analyse, Neuroscience, Entretien

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