Vous optimisez même vos vacances ? Le syndrome du « time management » vous guette

Dessin de Carole Maurel (carolemaurel.blogspot.fr)

Vous remplissez votre agenda et il ne reste plus de temps inutiles. Vous optimisez vos trajets, votre shopping, et même vos dîners entre amis, jusqu’à vos vacances d’été ? Vous êtes un as de l’organisation et de la gestion de votre temps. Plus de place pour l’ennui, l’imprévu ni les ratés. Tout est maîtrisé, chaque tâche abattue permet à une autre de se présenter. Chaque tâche abattue a une utilité. Vous déjeuner avec un ami pour le boulot. Vous faites du yoga non pas pour le plaisir mais pour la santé. Vous voyagez pour ajouter une nouvelle destination à votre collection, voire pour la partager sur Instagram. Et si tous nos efforts pour devenir plus productifs finissaient par se retourner contre nous ? Et si nous étions plus débordés et plus angoissés encore à force de vouloir « gérer » notre temps comme des entrepreneurs de nous-mêmes ? Le Guardian pose la question. Nous traduisons – assez librement – cet article d’Oliver Burkeman qui nous a fait réfléchir.

La plupart d’entre nous entretiennent des relations complexes avec leur courrier électronique : nous vérifions nos messages toutes les deux minutes, nous les parcourons en nous sentant vaguement stressés sans pour autant prendre de décision, de sorte que nous continuons à les voir s’accumuler en une avalanche encore plus angoissante. Dans les années 2000, Merlin Mann, écrivain et geek, a inventé une réponse, le « Zero mail ». L’idée est simple : pour chaque message reçu, il fallait agir, en répondant ou en effaçant. Résultat, aucun mail ne devait rester en souffrance et ce sentiment d’accomplissement était sensé nous procurer la paix.

« C’était simplement une manière de dire que j’étais mauvais pour gérer mes courriels, que j’avais trouvé une méthode qui me rendait moins mauvais et je la partageais », se souvient aujourd’hui Mann, qui s’étonne d’être devenu un gourou. Car à l’époque, sa préoccupation rencontre celle de centaines d’internautes débordés pour qui l’email est devenu plus qu’un problème technique. Leur messagerie s’est transformée en to-do list infinie, à laquelle n’importe qui sur la planète peut ajouter ses quelques mots.

Cette impression d’être débordé en permanence

La plupart d’entre nous a déjà éprouvé ce sentiment que, non seulement nos vies sont pleines d’activités – qui peuvent être excitantes -, mais que le temps échappe de plus en plus à notre contrôle. Le mouvement de la « productivité personnelle » à la naissance duquel Mann a participé fleurit depuis lors comme jamais, promettant de nous aider à « manager notre temps ».

Deux livres sur le sujet du journaliste du New York Times Charles Duhigg sont restés à eux deux plus de soixante semaines dans la liste des best-sellers américains, et La semaine de quatre heures, autre ouvrage plein de promesses, a séduit plus de 1,35 millions de lecteurs dans le monde. Les blogs fleurissent qui livrent des astuces pour devenir des dragueurs, des parents et mêmes des vacanciers productifs : pas de perte de temps, tout doit servir à quelque chose, être rentable et rentabilisé. Les entreprises de livraison de repas à domicile comme les conciergeries d’entreprise promettent d’ailleurs de réduire les « frictions » du quotidien. Pour éradiquer les temps d’attente, les transports, les énervements administratifs mais aussi l’ennui, les tâtonnements, les moments d’incertitude propices à la rencontre, à la découverte et à la créativité ? Dans quel but ? Pour travailler plus ?

Mieux vous gérez votre temps, moins vous en avez…

Et pourtant, ces techniques destinées à accroître notre productivité exacerbent les angoisses qu’elles sont sensées alléger. Mieux nous « gérons » notre temps, moins nous pensons en avoir, du temps. Même ceux qui ont adopté la « zéro mail » attitude ne s’en trouvent pas soulagés. Certains ont appliqué la méthode en pensant qu’il fallait répondre à tous les courriels sans exception, ce qui les a rendu un peu plus esclaves encore de leur boîte aux lettres. D’autres se sont sentis coupables quand les messages s’entassaient et ont été les vérifier encore plus fréquemment (par contraste, ceux qui négligent de répondre à leurs courriels découvrent généralement que leurs interlocuteurs ont trouvé d’autres solutions et n’ont plus besoin de réponse, ce qui prévient tout risque d’overdose finalement).

Car la particularité du travail des temps modernes est son absence de limite. Du coup, si le flux d’emails est sans fin, la méthode du « zéro mail » ne fournira jamais de libération : vous serez comme Sisyphe, à gravir et regravir la montagne pour l’éternité, simplement vous roulerez en bas un peu plus rapidement que les autres.

Passer à côté de l’essentiel

Merlin Mann est donc revenu sur sa prétendue recette miracle. Il n’a pas terminé le livre qu’il devait publier. Il a en revanche écrit une tribune autocritique, frappé par l’ironie de sa situation : il se retrouve aujourd’hui rivé à son ordinateur pour sauver l’humanité de la surcharge alors que sa fille de trois ans grandit sans le voir dans la pièce d’à côté. « Je me sens coupable d’abandonner mes priorités pour écrire sur les priorités », confie-t-il. « Si vous utilisez des techniques destinées à vous faire gagner en efficacité pour charger encore plus vos journées… ça marche sur la tête. »

Sachant que la vie dure en moyenne 4 000 semaines, il n’est pas incongru de se demander comment utiliser celles-ci au mieux. La question de savoir comment bien « gérer son temps » remonte d’ailleurs au moins au premier siècle après JC. Dans De la brièveté de la vie, le philosophe romain Sénèque écrivait : « La plupart des mortels se plaignent de l’injuste rigueur de la nature, de ce que nous naissons pour une vie si courte, de ce que la mesure de temps qui nous est donnée fuit avec tant de vitesse, tarit de rapidité, qu’à l’exception d’un très petit nombre, la vie délaisse le reste des hommes, au moment où ils s’apprêtaient à vivre », accusant ses contemporains de perdre leur temps en activités sans intérêt comme d’ « exposer leur corps aux ardeurs d’un soleil brûlant ».

Nous sommes devenus les Taylor de notre propre vie

On peut dire qu’à l’époque moderne, le premier gourou de la gestion du temps était Frederick Winslow Taylor, un ingénieur embauché en 1898 par Bethlehem Steel Works, en Pennsylvanie, avec le mandat d’améliorer l’efficacité de l’entreprise. « En regardant le chantier industriel qui couvrait plusieurs milles carrés du paysage, il a observé les travailleurs charger les barres de fer sur les wagons », écrit Matthew Stewart, dans son livre The Management Myth. « Il y avait 80 000 tonnes de barres de fer, qui devaient être déployées aussi vite que possible pour répondre à la nouvelle demande déclenchée par la guerre hispano-américaine. Taylor plisse les yeux: il y avait des déchets ici, il en était certain ».

À mesure que le siècle a progressé, quelque chose a changé : nous sommes tous devenus des Frederick Winslow Taylors de nos propres vies. Au fur et à mesure que la doctrine de l’efficacité s’est accrue – à mesure que l’éthique du marché s’est étendue de plus en plus sur la société, et que la vie est devenue plus individualiste – nous l’avons intériorisée. Taylor avait utilisé l’argument de l’efficacité comme moyen de persuader (ou d’intimider) des ouvriers pour qu’ils abattent plus de travail dans le même temps. Maintenant c’est un régime que nous nous imposons.

D’autres gourous ont suivi Taylor et publié leurs best-sellers : Comment obtenir le contrôle de votre temps et de votre vie, écrit en 1973 par Alan Lakein, qui s’est vanté d’avoir conseillé IBM et Gloria Steinem et qui aurait inspiré un certain Bill Clinton, The Seven Habits of Highly Effective People, publiées en 1989 par l’expert en efficacité mormon Stephen Covey, etc. La société y croyait encore…

Jusqu’à l’épuisement ?

Or la doctrine de la « gestion du temps » promet le contrôle dans une société où nous en manquons : nous sommes de moins en moins soutenus par les liens sociaux de la religion ou de la communauté. Nous sommes également moins soutenus par notre entreprise. À l’ère de l’emploi instable (et qui doit le devenir encore plus en France avec la fameuse flexisécurité…) et des multiples crises économiques, nous devons constamment démontrer notre utilité en effectuant des efforts frénétiques pour décrocher des « missions » et des « projets ». La gestion du temps promet de le faire avec le sourire, voire même de vivre une vie pleine de sens, épanouissante, équilibrée tout en courant pour gagner notre vie. Il suffit de savoir l’optimiser, d’apprendre à « utiliser » notre agenda et notre temps.

« Il nous est possible d’avoir un nombre écrasant de tâches à accomplir tout en fonctionnant de manière productive, la tête claire, empli d’un agréable sentiment de contrôle détendu », va jusqu’à promettre le roi contemporain de la productivité, David Allen, dans son best-seller 2001, Faire les choses.

Rappelons toutefois que les méthodes de Taylor donnaient des résultats encourageants dans les premiers temps de leur mise en oeuvre mais laissaient rapidement les travailleurs trop épuisés pour pouvoir continuer.

« Le travail s’étend pour remplir le temps nécessaire à son accomplissement »

Il en va de même avec les méthodes telle que le « zéro mail » : plus vous devenez efficaces à « gérer » les tâches, plus de nouvelles tâches arrivent. « Le travail s’étend pour remplir le temps nécessaire à son accomplissement », remarquait déjà en 1955 l’historien britannique Northcote Parkinson.

C’est exactement ce qui s’est passé lorsqu’on a promis à partir de la fin du XIXe siècle aux ménagères d’Europe et d’Amérique du Nord que les appareils ménagers allaient leur laisser du temps pour des loisirs.  Pourtant, comme l’a montré l’historienne Ruth Cowan dans son livre More Work for Mother paru en 1983, durant une grande partie du XXe siècle, ces inventions n’ont pas libéré du temps de loisirs pour les femmes. Au contraire : plus il devenait possible d’effectuer des tâches ménagères rapidement et efficacement, plus les normes de propreté augmentaient dans la société. Puisque le tapis du salon pouvait être parfaitement propre en permanence grâce à l’aspirateur, il fallait désormais qu’il le soit. Puisque les vêtements pouvaient être immaculés, il n’y avait plus de raison qu’ils restent entre deux couleurs. Alors, aujourd’hui, puisque vous pouvez répondre à vos courriels professionnels au lit à minuit, pourquoi est-ce qu’on ne vous en enverrait pas encore un peu plus ?

Plus vous pouvez vous convaincre que vous ne devez jamais faire de choix difficiles – car il y aura suffisamment de temps pour tout -, moins vous vous sentirez obligé de vous demander si la vie que vous choisissez est la bonne.

Le divertissement pascalien

La volonté d’être toujours plus productif dans l’espoir de pouvoir tout faire joue le même rôle psychologique que le « divertissement » dont parlait le philosophe Pascal : celui de nous garder suffisamment distraits pour ne pas nous poser de questions potentiellement terrifiantes sur la façon dont nous occupons nos journées. « La hâte est universelle car tout le monde est en fuite de lui-même », a aussi écrit Friedrich Nietzsche.

Vous pouvez essayer d’adopter n’importe quelle méthode de traitement de vos courriels, vous serez confrontés de toutes façons à des questions qui dépassent la technologie. Quels sont les chemins que vous souhaitez poursuivre dans la vie, lesquels allez-vous abandonner ? A quelles relations accorderez-vous la priorité durant cette période imitée qu’est la vie ? Dans quelles relations vous résignerez-vous à être décevant ? Qu’est-ce qui importe pour vous ? « Finalement, j’ai réalisé quelque chose », confieMerlin Mann. « Le courrier électronique n’est pas un problème technique. C’est un problème de personnes. Et vous ne pouvez pas réparer les gens.  »

Pour aller plus loin

  • « Nous ne savons plus choisir », entretien avec Paul Zawadzki, docteur en sciences politiques à Paris I, a coordonnée le passionnant Malaise dans la temporalité (Publications de La Sorbonne, 2002) et nous explique comment notre rapport au temps a changé et pourquoi il nous est devenu plus difficile de nous projeter et, donc, de décider.
  • J’annule tout, un article sur cette manie d’annuler nos rendez-vous au dernier moment.
  • « Nous ne nous projetons plus », entretien avec Sylvie Granon, qui dirige l’équipe Neurobiologie de la prise de décision à Paris Sud


Catégories :A voir, à lire ailleurs, Analyse, Travail

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